jeudi 29 décembre 2016

La boulette!

L'autre jour mon collègue Jonathan m'a dit que bon, ok il est sympa mon blog, mais quand même, de temps en temps, un truc drôle ça changerait un peu.
Alors j'ai réfléchi... réfléchi... réfléchi encore... et je me suis souvenue de cette mémorable boulette qui m'a couverte de honte et que je vais m'empresser de vous raconter! (Et après ça, je vais partir loin, très loin, très très loin, parce que vraiment, j'ai trop honte!)

Le décor : deux soignantes accompagnant des personnes âgées accueillies en institution. Parmi les personnes âgées, Madame Mésange, 85 ans, souffrant de troubles cognitifs et d'une paralysie des membres inférieurs. Parmi les soignantes, moi, aide-soignante fraîchement diplômée, pas encore très organisée.
C'est l'après-midi, nous venons de finir une activité et allons prendre le café, quand Madame Mésange me demande de l'accompagner aux toilettes. En soi, rien de sensationnel ni de compliqué. J'accompagne donc Madame Mésange aux toilettes et, ses jambes ne lui offrant presque plus d'appui, l'y installe à l'aide du lève-personne. Là encore, rien de sensationnel ni de compliqué, nous sommes toutes deux habituées à effectuer ce transfert ensemble et apprécions le confort que l'appareil nous procure dans cette manoeuvre. Alors que Madame Mésange est installée, je constate que sa protection a besoin d'être changée. Manque de pot, j'ai oublié d'en prendre une propre avec nous, je vais donc devoir retourner chercher le nécessaire dans la pièce d'à côté. Alors que je m'apprête à sortir, je lance en riant : 
- Je reviens dans une minute, j'ai oublié quelque chose... Quand on n'a pas de tête il faut des jambes!
Ahem...
Madame Mésange, qui souffre de troubles cognitifs et d'une paralysie des membres inférieurs, relève la tête, sourit, et me répond :
- Je confirme!

Voilà voilà voilà.

PS : j'ai eu de la chance, Madame Mésange avait beaucoup d'humour, et nous avons toutes deux ri de bon coeur. Mais dorénavant, je fais attention aux expressions que j'utilise, promis!


lundi 26 décembre 2016

La disparue

Noël. La table est mise pour deux. Ce soir, René et Simone réveillonnent seuls, leur fils et leurs petits-enfants ne les rejoindront que le lendemain pour le repas de Noël.
Le menu est simple, les vieux n'ont pas le coeur à faire la fête. Pas de jolie vaisselle sortie exprès pour l'occasion, pas de cadeaux enrubannés au pied du sapin... D'ailleurs ils n'ont pas fait de sapin. Une soirée morose en perspective, rien qu'entre eux, comme chaque année depuis que leur fille est partie. La vieille regarde les cadres posés sur la cheminée : leur photo de mariage, quelques portraits de leurs petits-enfants, quelques unes de leur fils, sur un bateau ou dans son jardin... et une unique photo de leur fille, avec son regard un peu étrange et son sourire en coin. Depuis qu'elle est partie, un silence pesant s'est installé entre les vieux époux. Ils ne parlent jamais d'elle, ne prononcent même pas son prénom. Comme si elle n'avait jamais existé.

Noël. La table est mise pour cinq. Pendant que la femme s'affaire encore en cuisine, Georges, son mari, fume une cigarette dans le jardin. Il n'a jamais aimé cette fête qui n'avait rien de festif. La joie forcée de ses parents, la bizarrerie de sa soeur, les réflexions de ses oncles et tantes, les silences gênés de ses grands-parents. Sitôt marié, il a déserté le réveillon de Noël en famille pour se consacrer à sa femme et sa belle-famille. Avec eux, tout semble normal, et cette normalité le rassure. Des gens normaux passant une soirée normale dans une maison normale. L'homme écrase sa cigarette et rentre se mettre au chaud. Ses beaux-parents ne vont pas tarder à arriver, il doit encore découper le chapon et coller un sourire de circonstance sur son visage. La soirée devrait être agréable, sa femme est magnifique, leur fils est adorable et ses beaux-parents sont charmants. Demain, le repas de Noël chez ses parents sera lugubre, une fois de plus, alors autant profiter de la belle soirée qui s'annonce.

Noël. La table est mise pour trois. Alain, le père, s'efforce d'offrir un réveillon de rêve à Théo et Lilou, ses enfants. Il les élève seul depuis que leur mère est partie. Il fait ce qu'il peut pour qu'ils ne manquent de rien, mais tout l'amour d'un père ne suffit pas à remplacer le sourire d'une mère. Demain, ils iront manger chez leurs grands-parents maternels. Il les déposera vite fait et viendra les récupérer le soir-même. Lui ne restera pas. Son beau-frère fera la gueule, comme d'habitude. Son beau-père boira plus que de raison et sa belle-mère ira pleurer dans la cuisine. Lui, il essaiera de faire bonne figure en revenant, pour ses enfants, pour sa femme qui n'est plus là, mais il sera dévasté par le silence oppressant qui entoure la disparue. Comme chaque année, il sera furieux contre sa belle-famille, mais il n'en montrera rien. Parce qu'il faut tenir, pour les enfants, pour cette famille ravagée par le silence et le chagrin.

Noël. La table est mise pour trente. Adèle est assise tranquillement sur son lit. Les soignants vont bientôt venir la chercher pour le repas, elle n'a rien d'autre à faire que regarder les photos punaisées au mur en attendant. Ces visages qui semblent lui sourire, elle croit les connaître... mais elle ne les reconnaît pas. René, Simone, Georges, Alain, Théo, Lilou... qui sont ces inconnus qu'elle semble avoir connus? Qui sont donc ces vieux assis dans leur cuisine, cet homme qui lui ressemble, cet autre qui sourit et ces enfants au regard malicieux? Qui sont donc ces gens dont les portraits ornent sa chambre? Et si plus personne n'existe pour elle, existe-telle encore pour quelqu'un?
Si sa mémoire a disparu, Adèle a-t-elle disparu avec elle?

mardi 20 décembre 2016

Normale

J'ai vingt-trois ans et je prépare le diplôme de monitrice éducatrice. Je suis en première année, je découvre un monde inconnu et je sens que les deux ans à venir vont être intenses.
Pour l'heure, je suis en stage d'observation dans un Institut Médico-Professionnel, avec des adolescents. J'ai pris ce stage par défaut, j'avoue, parce que je n'ai rien trouvé d'autre. C'est loin de chez moi, je viens en train le dimanche soir, dors dans un hôtel (très) bon marché toute la semaine, et rentre chez moi le vendredi soir.
Je n'aime pas ce stage. Je n'aime pas l'éducatrice de l'atelier "couture" qui fait semblant de ne rien voir quand Guillaume commence à s'énerver. J'ai peur de Laura, cette jeune fille au regard éteint qui peut être d'une force et d'une violence phénoménales en cas de crise. Je n'aime pas l'éducatrice de l'IME (Institut Médico-Éducatif) qui refuse de toucher les enfants pour maintenir la distance. Je n'aime rien ici, parce que tout me paraît triste et vide. Je n'aime rien parce que je suis fatiguée, parce que je suis loin de chez moi et surtout, j'avoue, parce que je n'ai jamais été très à l'aise avec les adolescents.
Malgré tout, le stage se passe, et j'apprends à connaître l'équipe éducative et les adolescents.
Parmi ces derniers, Bastien, seize ans. Bastien est un solitaire. Toujours un peu à l'écart, toujours un peu silencieux, il semble observer le monde de son regard triste. Bastien n'est pas comme les autres. Être un adolescent, ça n'est pas simple. Être un adolescent atteint d'un handicap, c'est encore moins simple. Être un adolescent atteint d'un handicap mais pas comme les autres adolescents atteints d'un handicap, c'est carrément compliqué.
Ce jour-là, c'est un vendredi, c'est la fin de la journée, tout le monde est prêt à partir. Certains rentrent chez eux pour le week-end, d'autres restent à l'IME. Il règne une ambiance particulière le vendredi, une sorte d'effervescence instable et inquiétante.
Dehors, un joyeux petit groupe fait une partie de baby-foot. Debout, un peu en retrait, je les regarde distraitement. À côté de moi, Bastien semble perdu dans ses pensées.
- Tu sais, j'étais comme toi avant, me dit-il soudain.
Je sursaute.
- Comme moi? C'est-à-dire?
- J'étais normal, me répond-il laconiquement.
"J'étais normal". Bastien avait une vie normale dans une famille normale. Et puis, un jour normal, il est monté dans une voiture normale avec son père normal et ils ont eu un accident. Voilà. Il n'a fallu que quelques secondes pour qu'il passe de sa vie normale à sa vie d'ici.
"J'étais normal". Ces trois mots, j'y pense encore, quinze ans après. J'entends encore la voix de Bastien quand il me les a dits, je vois encore ses yeux qui regardaient au loin. Je le vois, lui, ici et ailleurs, présent et absent.

Aujourd'hui, je suis aide-soignante en psychiatrie. Une aide-soignante normale menant une vie normale. Jusqu'à quand?

* Normal : qui est conforme à une moyenne considérée comme une norme, qui n'a rien d'exceptionnel.  (dictionnaire Larousse)



vendredi 25 novembre 2016

Journée internationale des aides-soignants

Demain c'est la journée internationale des aides-soignants. Évidemment, je ne voulais pas rater cette occasion. J'étais motivée. Si si, je vous assure, super motivée. Motivée pour écrire un billet qui raconterait toutes ces petites choses qui font que je fais un chouette métier. Et je m'étais même dit, naïve que je suis, que si je demandais à des pairs, il y aurait sans doute des anecdotes sympathiques à partager.
Alors, plus motivée que jamais, j'ai posté un court message dans un groupe de "blouses blanches", sur un célèbre réseau social. Message que voici :


Le groupe compte plus de 50 000 membres, je me disais qu'il y aurait peut-être une dizaine de réponses. Ou plus.
Sauf que...

Rien. Nada. Zéro.
Okay. Pas grave. Je vais l'écrire toute seule mon billet.

Mais, alors que je réfléchissais à la façon d'écrire quelque chose de joli qui ne serait pas trop mielleux, ni mièvre, ni gnangnan, je me suis souvenue de cette pétition qui traînait sur le net depuis des années : "Pour une reconnaissance du métier d'aide soignant" (pétition que je n'ai pas signée, mais là n'est pas le sujet)
Dans cette pétition, on trouve ce passage :



Okay okay. Donc les aides-soignants souffrent d'un manque de reconnaissance. Ils voudraient que leur travail soit valorisé et qu'on prenne conscience de leur rôle.
Dans cette même pétition, l'auteur parle également des ASH accédant au diplôme par la VAE, et ce n'est pas pour dire du bien de ce système.


À ce jour, la pétition compte un peu plus de 20 000 signatures (pas la mienne donc, parce que je ne pense pas qu'on sorte grandi à rabaisser les autres). Elle est diffusée via les réseaux sociaux et certains sites spécialisés. Donc 20 000 personnes signent pour faire parler du métier d'aide-soignant... mais pas une ne veut en parler. Bon.

Et du coup, je repense à la grève des infirmiers qui a eu lieu le 8 novembre. Seize organisations avaient appelé à rejoindre le mouvement. Parmi elles, des syndicats d'infirmiers salariés, des syndicats de libéraux, des organisations professionnelles IADE, la FNESI, et une association d'infirmiers libéraux. Mais rien qui représente les aides-soignants. Forcément, sur les groupes de "blouses blanches" du réseau social, ça a tiqué. Pourquoi les aides-soignants sont-ils absents du débat? Pourquoi n'entend-on pas leurs revendications? Pourquoi sont-ils à ce point ignorés?

Et là, je repense à un autre message que j'avais fait passer un mois auparavant sur le groupe de plus de 50 000 membres du célèbre réseau social dont je parle plus haut (vous suivez?) (oui, je pense à plein de choses en même temps, pour moi aussi c'est fatigant vous savez).
Message que voici :


Parmi les quelques réponses reçues (une vingtaine), en voici quelques unes :






Okay okay okay. Méfions-nous des vilains journalistes à la solde des méchants patrons. Gardons notre rancoeur pour nous et exprimons-nous entre nous, dans un groupe fermé, c'est plus sûr! À la limite, signons une pétition pour revendiquer notre statut, parce que quand même, on vaut mieux que ça!

Ben vous savez quoi? Faut pas vous étonner hein! On vous donne la parole, vous ne la prenez pas. On vous propose de valoriser votre métier, vous ne le faites pas. On vous offre une tribune, vous vous en méfiez.
Demain, c'est donc la journée internationale des aides-soignants. Peut-être parlera-t-on de la pénibilité de notre travail. Peut-être parlera-t-on aussi de cette aide-soignante de nuit qui vient d'être assassinée dans un EHPAD.  Peut-être les sujets ne feront-ils que quelques minutes au journal télé du soir. Peut-être. Peut-être serons-nous déçus du peu de visibilité que nous avons.

Mais au fond, à qui la faute? Quand les infirmiers sont dans la rue, qui nous empêche de nous joindre officiellement au mouvement? Quand on nous donne la parole, qui nous empêche de la prendre? Quand on a une fédération nationale, qui nous empêche d'y adhérer? (Pour info, elle est là : FNAAS)

Et si nous nous montrions? Et si nous parlions de nous et de notre métier? Et si nous arrêtions de nous comparer aux infirmiers et aux ASH?

Et si nous avions une véritable identité, revendiquée et assumée?





mardi 22 novembre 2016

Laura, Laurine

Le papa de Laura boit.
La maman de Laura boit.
Au milieu, Laura, cinq ans, trinque.

Chez Laurine, c'est pareil.

Le papa de Laura bat sa femme.
Parfois, il bat sa fille.
Laura, dix ans, pleure.

Chez Laurine, c'est pareil.

Le frère de Laura est au chômage. Il boit.
La soeur de Laura a épousé un homme violent. Elle boit.
Laura, vingt ans, souffre.

Chez Laurine, c'est pareil.

Les parents de Laura sont morts.
Le mari de Laura est violent.
Laura, trente ans, boit. Elle voudrait mourir.

Chez Laurine, c'est pareil.

Laura a été aidée.
Elle a quitté son mari.
Elle a quarante ans et elle va mieux.

Chez Laurine, rien n'a changé.

Laura a une nouvelle vie.
Loin de son ex-mari, loin de son histoire familiale.
Loin de la violence et de l'alcool.

Chez Laurine, tout dégringole.

Laura va bien.

Laurine va mal.

Laura se sent sauvée.

Laurine se sent condamnée.

Laura est soignante à l'hôpital.

Laurine est soignée à l'hôpital.



Parfois, la vie tient à peu de chose.

mercredi 16 novembre 2016

Je veux rentrer chez moi

"Je veux rentrer chez moi"

Tous les jours, Michel dit et redit cette même phrase. Au réveil, au repas, sur la terrasse des fumeurs, en salle d'activité. Partout, tout le temps.

"Je veux rentrer chez moi"

Ça fait bientôt dix ans que Michel vit ici, au foyer du petit bois. Dix ans qu'il partage sa vie avec vingt personnes avec qui il n'a justement pas choisi de vivre. Dix ans qu'il se couche seul dans son lit aux draps blancs et à la couverture bleue. Dix ans qu'il prend un bol de café, trois tranches de pain, une dosette de beurre et une de confiture au petit-déjeuner. Dix ans que les infirmiers lui donnent son traitement matin, midi et soir.

"Je veux rentrer chez moi"

Michel est seul et malheureux. Immensément seul et immensément malheureux. Ses parents ne l'appellent pas. Sa femme ne vient pas le voir. Ses enfants ne lui écrivent pas.

"Je veux rentrer chez moi"

Avant, Michel avait une vie. Il avait un travail, une femme et des enfants. Et maintenant? Michel ne travaille plus et sa famille l'a abandonné. Michel erre tristement, partageant ses journées entre les repas et les cigarettes distribuées à heures fixes par les soignants. Il ne sort presque plus, d'ailleurs où irait-il? Il ne fait presque plus rien de ses journées, d'ailleurs à quoi bon?

"Je veux rentrer chez moi"

Michel parle de sa maison et du jardin qu'il a soigneusement entretenu. De sa femme, si belle, si douce. De ses enfants, sa fierté. De ses parents aussi. Pourquoi l'empêche-t-on de retrouver sa vie et ceux qu'il aime tant? Pourquoi ne veut-on plus de lui au travail? Pourquoi est-il si seul et si abandonné?

"Je veux rentrer chez moi"

Vous n'avez plus de "chez vous" Michel. Votre femme est partie il y a longtemps déjà. Votre patron s'est passé de vos services, lassé de vos retards et de vos absences. Vos parents sont vieux et malades. Vos enfants sont grands maintenant, ils sont mariés et parents à leur tour. Ils essaient de construire une famille et de se reconstruire, loin de vous et de leurs souvenirs. Chez vous, maintenant, c'est ici. Parce qu'il n'y a plus nulle part où aller.

"Je veux rentrer chez moi"

Votre femme est partie mais vous étiez déjà parti bien avant. Parti avec une autre. Elle n'a rien pu faire pour vous retenir, elle a essayé pourtant, mais sa rivale était plus forte qu'elle. "Jolie bouteille, sacrée bouteille...!"
Vos enfant font leur vie sans vous mais ils ne vous détestent pas. Ils ont aimé leur père et l'aiment encore, mais ils sont tellement démunis. Ils se sentaient tellement mal quand vous étiez mal, et tellement coupables de ne pas pouvoir vous aider, vous et leur mère. Alors ils font leur vie, loin de vous, loin de cette bouteille qui prenait toute la place à la maison, loin de cette mère qui ne les protégeait pas, loin de la colère et des cris.
Vos parents sont vieux maintenant. Ils vous aiment toujours Michel, comment pourrait-on ne pas aimer son enfant? Mais ils ont tellement souffert. Et ils sont tellement loin. Et tellement fatigués.

"Je veux rentrer chez moi"

Tout ça, vous l'avez oublié Michel. Vous avez oublié les soirées de cris et de larmes. Mais votre famille n'oublie pas. Elle vous aime, parce que les enfants aiment leurs parents et que vous étiez le grand amour de votre femme. Mais elle vous aime loin. Eux d'un côté, vous de l'autre, et chacun en sécurité.

"Je veux rentrer chez moi"

Vous ne rentrerez pas Michel. Parce qu'après la bouteille, il y a eu le Korsakoff. Maintenant c'est trop tard. Trop tard pour votre boulot, trop tard pour votre couple, trop tard pour votre vie de famille. Trop tard pour tout ça, mais pas trop tard pour eux, ni pour vous. Ils ont appris à vivre sans vous, il vous faudra apprendre à vivre sans eux. Ici et maintenant.

"Je veux rentrer chez moi"

Hier déjà. Aujourd'hui encore. Demain sans doute. Encore et toujours la même phrase.

"Je veux rentrer chez moi"

"Je veux rentrer chez moi"

"Je veux rentrer chez moi"


mardi 1 novembre 2016

Un dessin, des histoires

C'est l'heure creuse, l'heure où l'on ne fait rien d'autre qu'attendre le repas. Le linge est rangé, le couvert est mis, et je viens de finir d'écrire mes quelques transmissions. Leslie est venue s'asseoir dans le bureau pendant que je finissais. Elle me regarde de temps à autre sans rien dire. Je ferme ma session, m'étire, regarde la pendule : encore un quart d'heure avant le repas.
 "Et si j'essayais de faire votre portrait?"
J'ai lancé cette phrase comme une boutade. En face de moi, Leslie a relevé la tête, surprise.
- Tu sais dessiner? m'a-t-elle demandé.
- Non, mais je peux essayer!

J'attrape de quoi dessiner et me place face à Leslie. Celle-ci se redresse sur sa chaise, arrange un peu ses cheveux et plante ses yeux dans les miens. C'est parti.
Les contours d'abord. Leslie a un visage ovale et des traits réguliers. Réguliers? Non, pas tant que ça. Ses yeux se disent au-revoir et son nez est un peu dévié. Bizarrement, je n'y avais jamais fait attention. Leslie raconte.
- Je suis tombée d'une balançoire quand j'étais petite. J'ai perdu la vue d'un côté et me suis cassé le nez. Je suis allée à l'hôpital. J'avais très mal.
Je ne connaissais pas cette histoire. J'ai pourtant lu toutes les histoires de vie des résidents quand je suis arrivée, mais l'accident de Leslie a dû se perdre au milieu de tous les autres. Aujourd'hui, c'est Leslie qui m'en parle, avec ses mots, sa voix, et son regard un peu étrange. Elle me raconte le jeu qui a mal tourné, la chute, les cris de son petit frère et la panique de sa mère. Elle me parle de l'ambulance, de l'infirmière qui était si douce et de l'énorme peluche offerte par son père pour la consoler. Elle me raconte tout ça, et ça a bien plus de sens que les mots "accident de balançoire ayant causé une déficience visuelle" inscrits dans un recueil de données.

Je continue mon croquis. Les cheveux de Leslie sont coupés courts.
- Quand j'étais petite, ma mère me faisait toujours des tresses pour dormir, sinon j'avais plein de noeuds au réveil. Je détestais ça, parce qu'elle tirait sur mes cheveux et ça me faisait mal. Maintenant je les fais couper courts, j'ai plus besoin de les démêler.

J'esquisse le cou et tente de reproduire le collier.
- Cadeau de mon copain, dit Leslie en souriant.
Elle me parle alors de Jérôme. Ça fait bientôt trois ans qu'ils sont ensemble. Jérôme vit dans un autre foyer, alors c'est un peu compliqué, ils ne se voient pas aussi souvent qu'ils le voudraient. Mais ils se téléphonent une fois par semaine et ils s'écrivent. Un jour, peut-être, ils vivront ensemble dans un appartement à eux.

J'ai fini mon portrait. Je relève la tête. Leslie regarde le dessin et sourit.
- C'est ressemblant... Je peux le garder?
- Bien sûr que vous pouvez, c'est pour vous!

Elle me remercie et prend la feuille, qu'elle s'empresse d'aller montrer à sa voisine de chambre. Il me reste quelques minutes avant le repas, c'est juste assez pour relire le projet d'accompagnement de Leslie.
"Accident de balançoire"... "Cheveux courts"... "En couple"...
Ces mots, je les avais lus, mais ils ne me parlaient pas vraiment. Maintenant, je les comprends autrement.
Quand je lis "accident", je vois une balançoire, une gentille infirmière et une peluche géante.
Quand je lis "cheveux courts", je vois une mère qui coiffe son enfant tous les soirs.
Quand je lis "en couple" je vois un collier et le désir d'une vie à deux, ailleurs.

Ce soir, un petit dessin sur un coin de bureau m'a permis de mettre des histoires sur une histoire de vie. Ce soir, c'est en regardant Leslie que je l'ai enfin vue.

jeudi 6 octobre 2016

Adèle








Suite de l'Inktober, j'ai pris un peu d'avance. Adèle est représentée d'après les thèmes suivants : affamé, bruyant, caché, cueillette, roche, triste, perdu, roche, cassé, saut, transport.

mardi 4 octobre 2016

#Inktober

Elle s'appelle Adèle et c'est le petit personnage qui m'accompagnera pendant l'Inktober 2016. Première fois que je tente ce défi inventé par Jake Parker mais l'idée me plaît, alors je me lance ;-)
Sur Twitter et Instagram, vous pouvez suivre le hashtag #Inktober, il regorge de merveilles.
De mon côté, je me contente d'un personnage très simple au stylo bic, inspiré par la psychiatrie (oui, je me rajoute une contrainte aux thèmes proposés, je suis joueuse!)

Ci-dessous, Adèle illustrant les thèmes "cueillette", "bruyant" et "affamé".


 PS : Adèle, c'était la deuxième fille de Victor Hugo. Je vous laisse découvrir son histoire ici.

jeudi 15 septembre 2016

Le bol d'eau chaude

C'est une chambre d'hôpital. Dans cette chambre, un homme va mourir. Dans quelques heures ou dans quelques jours, personne ne sait au juste, mais il va mourir, ça, tout le monde le sait. C'est une chambre qui attend la mort, cependant elle est pleine de vie. Les murs sont décorés de photos, c'est interdit pourtant, mais le personnel soignant a gentiment fermé les yeux. Au bout du lit trône un vieux doudou, c'est Martin, le doudou de l'homme qui va mourir.  Bien sûr, ça fait bien longtemps que Martin ne sert plus de doudou à personne, mais la fille a retrouvé cette vieille peluche dans un carton et elle l'a amenée à son père, comme un petit clin d'oeil. La fille, justement, est assise sur le fauteuil. Dans ses bras, un bébé endormi. Un tout jeune bébé, qui n'a que quelques semaines à peine. Trois générations dans cette chambre pleine de vie qui sent déjà la mort, trois générations silencieuses et fatiguées.
Deux petits coups discrets frappés à la porte. L'homme malade dort, le bébé aussi, seule la fille relève la tête. Une aide-soignante entre doucement et dépose un bol d'eau chaude à côté du fauteuil. La fille sourit et remercie, elle a envie de pleurer mais elle se retient, ses sanglots risqueraient de réveiller l'homme et l'enfant endormis. L'eau chaude, c'est pour sa tisane, parce qu'au distributeur de l'hôpital il n'y a que du thé et du café. Ce n'est qu'un bol d'eau chaude, mais c'est tellement plus que ça. Ce bol d'eau chaude, c'est aussi la merveilleuse attention d'une aide-soignante pour cette maman fatiguée qui va bientôt perdre son père. C'est la bienveillance de toute une équipe qui accompagne sa famille depuis plusieurs mois. C'est le sourire de l'aide-soignante, l'écoute de l'infirmière, l'humour du brancardier. C'est la douceur de la kiné et la gentillesse de l'ASH. C'est le soin dans ce qu'il a de plus beau, le soin qui ne soigne pas mais qui prend soin.

C'est cette équipe soignante qui m'a donné l'envie d'être aide-soignante. Grâce à un bol d'eau chaude.

lundi 12 septembre 2016

Vous allez souffrir!

Elle n'a pas cinquante ans et elle va mourir. Le sait-elle? Pas sûr. Ses enfants le savent-ils? Non. L'oncologue le sait-il? Sans doute que oui. Pour l'heure, elle vient d'entrer à l'hôpital pour, officiellement, y passer quelques examens et "se requinquer", comme elle l'a annoncé à sa fille. N'importe qui peut deviner à la vue de cette femme amaigrie et marquée que le cancer a gagné. Il a grignoté les poumons, petit bout par petit bout. Il a marqué le corps, cerné les yeux, affaibli tout l'organisme. Il se prépare pour le coup de grâce, le grand final, l'apothéose. N'importe qui peut voir cela, sauf la jeune fille, qui ne voit que sa mère qui se bat, qui croit encore que c'est possible, même après neuf mois de traitements, même quand on pèse trente-cinq kilos.
Ce matin, c'est la visite de l'oncologue. Il est ici en terrain conquis, dans son service, avec ses patients.
"Madame F., j'ai eu les résultats de votre scintigraphie, c'est pas bon, vous avez des métastases osseuses localisées sur la hanche, ce qui explique vos douleurs. Je vais vous prescrire quelques séances de radiothérapie."
La femme réagit à peine. Trop fatiguée, trop douloureuse, trop mourante.
La fille comprend. Sa mère a perdu et elle va perdre sa mère. La chimiothérapie, la radiothérapie, l'espoir d'une rémission, la rechute... la fin.
L'oncologue, lui, ne comprend rien. La femme a un cancer, il s'occupe des cancers, ça tombe bien. Il s'occupe des maladies mais pas des malades, et encore moins des familles de malades. Alors la femme et son regard fatigué, la fille et son regard désespéré, ça n'est pas son problème.
Il sort de la chambre comme il y était entré : vite.
La jeune fille lui emboîte le pas, il faut qu'elle lui parle, il faut qu'elle comprenne. C'est quoi ces métastases? Et le poumon, il en est où? Et la radiothérapie, ça va servir à quoi? Silence à peine gêné, suivi de quelques confuses explications. Non, il ne va pas guérir sa mère, la maladie est trop avancée, il va juste "gagner du temps". La fille ne comprend pas. Gagner du temps, quand on souffre à ce point, ça sert à quoi, sinon à souffrir plus longtemps? Si la radiothérapie ne peut pas guérir sa mère, pourquoi la lui infliger, pourquoi ne pas la laisser tranquille? Monsieur le docteur, l'oncologue, le chef de service, a devant lui une jeune effrontée qui ose remettre en question son avis. Quel toupet!
Alors, furieux, il retourne dans la chambre de la mourante, se plante devant elle et, sur un ton parfaitement méprisant, lui assène cette tirade mémorable :
"Vous refusez le traitement que je vous propose? Vous croyez mieux savoir que moi? Vous êtes médecin peut-être? Très bien, puisque vous refusez la radiothérapie, vous ne l'aurez pas. Mais je vous préviens Madame, vous allez souffrir, les métastases osseuses ça fait très mal, et il ne faudra pas venir vous plaindre ni compter sur moi pour vous prescrire des antidouleurs, je vous aurai prévenue!"
Et il ressort aussitôt, laissant à leur stupeur la mère et la fille qui n'ont même pas eu le temps de répondre.

Madame F. est morte dix jours plus tard. Elle a en effet beaucoup souffert, malgré la morphine prescrite par un autre médecin (un peu moins con, un peu plus humain) du service.

Madame F. était ma mère.

mercredi 7 septembre 2016

Il court il court le soutif...



Vendredi 2 septembre

Ça commence comme un jour normal. Liste de courses en main, je parcours les rayons d'un supermarché. Entre autres choses normales d'une liste normale (pain, compotes, fruits, bref rien d'exceptionnel), je dois trouver une brassière pour ma fille de douze ans. Rien de très palpitant donc. Au rayon enfant/ado, je m'arrête devant la partie lingerie. Les brassières sont trop grandes ou trop petites (oui, trop petites!), je me rabats donc sur les soutiens-gorge (là je vous glisse un petit lien en passant, parce que j'avoue avoir hésité sur le pluriel). J'avise un modèle tout simple (et pas trop cher) quand mon regard est happé par celui d'à côté, avec des coussinets, et arborant une étiquette explicative. Bon... Des coussinets au rayon enfant, déjà, ça m'énerve... mais alors l'argument marketing, non, vraiment... Non!
Je me revois à douze ans, avec mes oeufs au plat en guise de poitrine, et je repense aux quolibets de mes camarades. Les ados, c'est pas toujours très sympa, et ça peut même être franchement con. Aujourd'hui, j'arbore un discret 85B et je le vis très bien, merci. Je ne porte pas de soutien-gorge rembourré, d'ailleurs je ne porte pas de soutien-gorge tout court, et ça aussi je le vis très bien. Et même, j'allaite, preuve que ça n'a rien à voir avec la taille. Bref, je digresse. Passablement énervée, je fais une photo de l'étiquette en essayant d'être un peu discrète (parce que photographier des soutifs au rayon ado, ça fait moyennement mère respectable quand même) et pouf, je tweete. Juste un tweet. Juste un petit tweet de rien du tout. Et je finis mes courses tranquillement (sans acheter le soutif rembourré, faut pas déconner non plus).
Puis je rentre tranquillement chez moi, range mes courses (ouais, j'ai une vie incroyable je vous dis, je fais des courses et je les range après!), et regarde Twitter. Oh purée! Le tweet est repris et la marque est interpellée, visiblement je ne suis pas la seule à être choquée.
Mais bon, dans ma vie normale d'aide-soignante normale, j'ai aussi un travail normal, et il est l'heure normale pour y aller, donc je file au boulot.
Je ne regarde mon portable qu'à l'heure de la pause, vers 17h, et j'y trouve le message de deux journalistes. L'une souhaite me poser des questions en DM, l'autre aimerait qu'on s'appelle. Je réponds rapidement en sirotant mon café et retourne bosser. Je découvre l'article de BuzzFeed quelques heures plus tard, ici :
BuzzFeed France (Marie Kirschen).
Après, ça s'enchaîne un peu :
BuzzFeed News (Marie Kirschen et Ikran Dahir)
Refinery29 UK (Natalie Gil)
upgags (article non signé)

Samedi 5 septembre
De passage à Paris avec mon mari, je profite d'une après-midi chez Clara pour aller zieuter avec elle dans une vraie boutique Dim. Les soutiens-gorge sont bien au rayon enfant/ado, juste à côté des culottes assorties en taille 12 ans. Aucun doute sur la cible. Il y a donc des gens, quelque part, qui se sont dit que ce serait une bonne idée que de vendre des soutifs rembourrés à des gamines. Et que l'argument marketing du coussinet pour lisser les imperfections serait suffisamment éloquent pour faire passer le truc ni vu ni connu. C'est vrai quoi, si à douze ans on n'a pas de nibards c'est qu'on a raté sa vie!
Pendant ce temps, le tweet continue sa vie, et c'est très bien comme ça.

Dimanche 4 septembre
Retour en Bretagne, crevés, dodo! Pendant ce temps : 
2girls1mag (Chrys)

Lundi 5 septembre
Comme convenu, la journaliste de Libé m'appelle le matin. Je suis un peu décontenancée et je le lui dis, je n'ai rien d'intéressant à dire sur le sujet. J'ai vu un truc, ça m'a énervée, je l'ai partagé, point. Elle me rassure en m'expliquant l'orientation qu'elle donnera à son article. Et finalement, dans l'après-midi, il sort en ligne :
Libération (Juliette Deborde) (dans la presse écrite le lendemain)
Viraltor (Mrpres)

Mardi 6 septembre
Là, ça devient marrant. Le matin, je reçois un coup de fil d'une journaliste radio qui souhaite une interview téléphonique pour une matinale. Je tweete sous mon vrai nom, je ne suis donc pas difficile à trouver dans l'annuaire, mais ce coup de fil me surprend. Je panique un peu, je lui répète la même chose qu'à la journaliste de Libé, je ne suis vraiment pas la mieux placée pour parler de soutifs, et puis je suis pas très à l'aise avec l'idée. Elle me rassure, ce n'est pas du direct, c'est enregistré et ce sera court. Bon... OK. Entre-temps, même demande pour une émission télé, via Skype. Ouais mais là non, j'ai déjà du mal à supporter ma voix, alors ma tête en plus, ça va pas être possible. Et puis, oh quel dommage, j'ai pas de webcam, c'est con hein! Finalement, une interview téléphonique fera l'affaire, bien que je n'aie toujours rien d'intelligent à dire sur le sujet. "C'est pour l'accroche" me dit-on. Bref, c'est un genre de micro-trottoir au téléphone, il paraît que "les gens" aiment bien ça (perso j'en ai horreur, c'est d'ailleurs une des raisons pour lesquelles je ne regarde pas le JT, l'avis des gens dans la rue je m'en contrefous). Pendant ce temps :
Konbini (Bérénice Rebufa) (tiens, c'est marrant, l'auteure pense que je suis la Florence Braud du site Mediapart sauf que raté, c'est une homonyme!)
YZGeneration (Faël Isthar)
Mou'v (Lise Pressac) (la chronique radio est vraiment drôle!)
VSD


Instagram de Barbara Greenberg
Daily Magazine et Yahoo (Beth Greenfield) (ah, maintenant je suis une "mom outraged")
marie claire UK (Corinne Redfern)
15a20 (Katia Varela) (ici je suis "una mami francesa")
seventeen (Hannah Orenstein) (son prénom est un palindrome, ça plairait à ma fille)
La marque de soutif finit par répondre, je retweete (c'est de bonne guerre), mais leur réponse n'est pas très convaincante.
zena (Serbie) (Je deviens Florens Bro)

Mercredi 7 septembre
À midi, je regarde C8 pour voir leur sujet sur le soutif. Entendre ma voix à la télé n'est pas une bonne expérience auditive, surtout le long "beeeeeeen" qui débute ma phrase (qui ne veut rien dire, j'avoue, j'étais stressée). C'est ici : La Nouvelle Édition  (Mathilde Terrier) (spoiler alert, je suis présentée comme une "lanceuse d'alerte" et ça me fait bien bidonner... c'est juste la photo d'un soutif hein, c'est pas le scandale du Mediator!)
Je découvre à l'occasion la réponse faite par la marque de soutif, et je me dis que la journaliste a dû sacrément les emmerder pour qu'ils se décident à envoyer ça. Outre le fait que le courrier commence par "Cher Madame" (peut-être une astuce pour ne pas vexer les féministes?), j'ai surtout l'impression que ça ne veut pas dire grand-chose.
Pendant ce temps...
ohmymag (Floriane Reynaud)
Le journal des femmes (Laura Bonnemere) (tiens, ici aussi je suis chez Mediapart... bizarre...)
Femina CH (Julianne Monin) (rhoooo ben pareil, encore Mediapart!)
HerFamily (Trine Jensen-Burke)
MMC News
Dolly (Bianca Mastroianni)
Glamour (VF)
sheknows (Theresa Edwards)
hokkfabrica Hong Kong (ça devient international cette histoire!)

Fin de la journée. J'ai appris des trucs plus ou moins marrants.
En anglais, "on n'a pas le cul sorti des ronces" se dit "we're really not done with this shit" (on sait jamais, ça peut servir)
Une journaliste m'a posé des questions en message privé, trois ont appelé. Question vérification, c'est léger. Sur la photo initiale on ne voit pas la taille du soutif (70A). Et si je m'étais trompée?
La réponse de la marque est franchement tardive, et elle ne veut rien dire. Au final, les étiquettes seront enlevées (et sans doute remplacées par un autre texte). Oui, et? Il y aura toujours des coussinets dans les soutifs en 70A non?
La rumeur, c'est comme le dentifrice, quand elle est sortie du tube on ne peut plus la faire rentrer. Le tweet initial a été retweeté 406 fois, la réponse de la marque a été retweetée... une seule fois (et encore, c'était par moi-même).
La palme du bon sens revient à belle-maman qui, dans une réponse très pragmatique, m'a sorti un "ils n'ont que ça à faire"!
C'est vrai que si toute cette belle énergie était dépensée à parler du burn-out des soignants, ou des violences faites aux femmes, ou encore, soyons fous, des droits des patients...
Mais pardon, je digresse encore...

PS : j'alimente ce billet au fur et à mesure de mes découvertes. Je découvre donc, un peu ahurie, que n'importe qui peut vous mentionner dans un article et se servir d'une photo que vous avez faite (et diffusée publiquement, il est vrai) sans même vous en avertir. Bon à savoir.

Jeudi 8 septembre
aufeminin (Margaux Rouche)
marie claire FR (Lola Talik)
Flair (Laurane Wattecamps)
Independent IE (Online Editors)

Vendredi 9 septembre
EssentialKids (Cat Rodie)

Lundi 12 septembre
stuff


Jeudi 15 septembre
Revelist (Rae Paoletta)

Samedi 17 septembre
En allant faire des courses, surprise, je retombe sur les fameux soutifs... et constate que les étiquettes ont été enlevées! Il n'y a pas de petite victoire ;-)

Dimanche 18 septembre
rmc.bfmtv (Marie Régnier)

Mardi 20 septembre
We need caféine (Paola Vavasseur)
axelle mag.be




lundi 29 août 2016

Le mari, la violence et la littérature

Nicole était mariée avant. Mariée et heureuse. Un bon mari, deux beaux enfants et une belle maison. Bref, Nicole avait une belle vie. Et puis, quelque chose était arrivé. Sans qu'elle sache pourquoi, son mari avait commencé à changer. Lui, si gentil d'habitude, était devenu cassant. Son regard s'était durci, ses paroles étaient devenues blessantes. Il lui reprochait tout et n'importe quoi, l'accusant de mille et un maux. D'abord, Nicole avait mis ça sur le compte de son travail. La fatigue peut-être, ou un début de dépression? Mais même pendant les week-end en famille, même pendant les vacances, l'attitude de son mari était froide et distante. Alors Nicole avait cru à une maîtresse, et elle avait passé des journées entières à l'espionner plus ou moins discrètement. Elle le suivait quand il partait travailler, épluchait ses relevés de compte, vérifiait ses messages. Mais rien, aucune trace de secrétaire vaporeuse ni d'aucune femme énamourée. Alors Nicole avait compris. Puisque ce n'était ni le travail ni une maîtresse qui avaient changé son mari, c'était forcément quelque chose d'autre. Quelque chose de bien plus puissant qu'un patron exigent ou qu'une maîtresse plantureuse. Et ce quelque chose contre lequel elle ne pouvait lutter était forcément plus fort qu'elle. Ainsi, Nicole s'était mis en tête que les services secrets avaient échangé son mari contre un sosie pendant que son vrai mari avait été envoyé quelque part pour une mission très dangereuse. Nicole essaya d'alerter ses enfants, sa famille et ses amis, mais à chaque fois qu'elle racontait son histoire, elle se heurtait à des regards incrédules et des sourires condescendants. Elle en arriva donc à la conclusion que tout le monde était au courant depuis le début et qu'ils essayaient de lui cacher la vérité pour ne pas qu'elle s'inquiète. Finalement, elle fut conduite à l'hôpital par son mari, du moins son sosie, et ne remit plus jamais les pieds chez elle. Depuis huit ans maintenant, elle répète jour après jour à qui veut l'entendre que son vrai mari viendra bientôt la chercher et qu'elle se vengera de tous ces mécréants qui lui ont menti pendant toutes ces années.

Bastien aimait bien l'école, mais l'école ne l'aimait pas. Malgré tous ses efforts, il se maintenait difficilement au-dessus de la moyenne et avait beaucoup de mal à rester concentré pendant les longues heures de cours. Il arrêta sa scolarité assez vite, sans aucun diplôme en poche, et se mit à travailler très jeune. Mais là encore, il se heurta à des difficultés qui le dépassaient. De nature vive, il s'emportait facilement contre ses patrons, et il lui arriva plus d'une fois de quitter son poste en claquant la porte. Instable, bagarreur, il ne gardait ni travail ni ami plus de quelques mois d'affilée. À l'âge de vingt ans, il fit sa première tentative de suicide par pendaison et fut hospitalisé en psychiatrie. S'ensuivirent de courtes périodes de travail et de longues périodes d'inactivité, parsemées de quelques séjours en prison, toujours pour le même motif : violences. Il avait l'impression que sa vie le dépassait, qu'il en perdait le contrôle, qu'il ne maîtrisait plus rien. Peu avant ses trente ans, il se défenestra du quatrième étage et en garda de graves séquelles. Quelques semaines plus tard, il fut hospitalisé en psychiatrie à la demande d'un tiers. C'était il y a douze ans. Il y est encore.

David était un jeune homme de vingt-cinq ans tout à fait charmant. Poli, souriant, cultivé, il était passionné par la littérature du dix-neuvième siècle et rien d'autre. Évidemment, il travaillait dans une librairie, il n'aurait pu en être autrement, et les clients qu'il conseillait étaient toujours impressionnés par sa grande connaissance des œuvres de Maupassant, Flaubert et autres écrivains de cette période. Il pouvait passer des heures à disserter sur telle allitération dans tel roman de tel auteur, à tel point que ses conversations, qui ne tournaient qu'autour du même sujet, avaient fini par lasser ses amis, qui ne l'invitaient plus nulle part. Peu à peu, David s'était coupé du monde, se réfugiant dans ses livres et ses rêveries, ne vivant que de sombre poésie et de littérature romantique. Il faisait face à la perte de ses amis avec un flegme déconcertant, attribuant sa solitude forcée à la jalousie à peine masquée de ces derniers. Forcément, ils l'enviaient, ils enviaient sa culture et sa réussite et même, ils enviaient sa collection de livres glanés çà et là au détour des bouquinistes et des brocanteurs. Peu à peu, David se persuada d'être un génie incompris, un de ces passionnés que la société méprise car ils savent, eux, que la vie trouve son sens dans les livres, que le reste n'est que vaine futilité, et qu'on n'a jamais rien écrit de plus beau que la prose de Lautréamont. Il cessa d'aller travailler, se retrancha chez lui, au milieu de ses livres, et ne répondit plus au téléphone. Quand ses parents, inquiets, finirent par débarquer chez lui au bout de deux semaines d'appels restés sans réponse, ils le retrouvèrent hagard, amaigri et prostré dans son salon, au milieu de ses livres, mangeant littéralement les pages d'une édition très rare de Stendhal. Depuis, il est hospitalisé en psychiatrie et déclame du matin au soir les vers de Lamartine et la prose de Balzac.

Trois vies, trois histoires. Et des milliers d'autres. Des milliers de personnes dont la vie n'a pas suivi un long fleuve tranquille. Des milliers d'histoires singulières et de familles touchées par la maladie d'un proche. Il y a quelques années, alors que je discutais avec une collègue de promo du stage que je venais d'effectuer en service de psychiatrie, celle-ci m'avait posé une question surprenante.
- Quand même, sincèrement, tu crois pas qu'il y en a qui font semblant? Parce que bon, c'est facile hein, quand t'es malade psy tu touches les allocs et hop, plus besoin de travailler!

Sincèrement? Je ne crois pas non.

lundi 22 août 2016

Le chien violet, le beurre et les boutons.

Ça gratte, c'est énervant. Marine regarde le minuscule bouton qui la gêne tant. Un tout petit bouton de rien du tout, un tout petit point rouge sur sa peau blanche, mais une démangeaison coriace qui l'agace au plus haut point.
C'est une jolie journée de printemps. Marine et Sophie accompagnent un petit groupe d'enfants au musée d'art moderne. Ce n'est pas une sortie scolaire, ni une excursion de centre aéré. Ces enfants qui déambulent au milieu des oeuvres mystérieuses et absurdes d'un illustre artiste viennent de l'Institut Médico-Éducatif de la petite ville d'à côté. Ce sont des enfants particuliers, avec des besoins particuliers, qui ont une histoire particulière. Mais des enfants avant tout, avec des regards et des mots d'enfants. Des enfants en sortie donc, qui regardent des tableaux intrigants pendant que des visiteurs intrigués les regardent.
Marine se gratte distraitement le bras en surveillant du coin de l'œil la petite Caren, huit ans, qui s'extasie bruyamment devant la représentation improbable d'un chien violet au regard bovin. Plongée dans ses pensées, elle n'entend pas François s'approcher tout doucement derrière elle. François, le mystérieux adolescent longiligne au regard triste dont il faut scruter le moindre changement d'humeur, car il peut se transformer en une tornade de violence en moins de temps qu'il n'en faut pour l'écrire. François, qui lui fait peur parfois, elle l'avoue, parce qu'elle se trouve totalement démunie devant lui, avec ses questions trop sérieuses et son regard perdu.
- Il faut mettre du beurre sur ton bouton.
Marine sursaute. Cette voix sortie de nulle part la sort brusquement de ses pensées. À côté d'elle, François lui parle sans la regarder.
- Du beurre? Je ne connais pas cette astuce. Ma grand-mère y mettait du vinaigre, lui répond-elle amusée.
- Non. Il faut du beurre. C'est ce que faisait mon père.
Marine retient son souffle. François ne parle jamais de ses parents. Son père est en prison et sa mère ne donne plus aucun signe de vie. La vie de François avant l'IME, c'est une vie de violences et d'abus sexuels, une vie partagée avec ses frères et soeurs, tous placés en famille d'accueil ou, comme lui, en IME. Une vie dont il ne parle jamais, une vie d'enfant qui a déjà trop vécu.
Marine se tait. Elle attend. Elle attend le silence, ou la crise, au choix.
- J'avais des boutons sur les fesses. Mon père mettait du beurre pour les soigner quand ma mère n'était pas là.
Marine se fige. Les boutons, les fesses, le beurre. Le soin comme prétexte au viol. La cruauté poussée à son comble. Comment en vouloir à un père qui prend soin de vous quand maman n'est pas là?
François s'éloigne comme il est venu, en silence, et Marine reste plantée là, entre un chien violet et une recette de beurre qui soigne les boutons. La vie est tellement absurde parfois.

jeudi 18 août 2016

Des régimes et des hommes

Nicolas est célibataire et vit seul. Il mesure 1,70m et pèse 100 kilos tout rond. Son IMC (Indice de Masse Corporelle) est de 34,6, le plaçant dans la catégorie "obésité modérée". Son médecin traitant lui vivement conseillé de perdre du poids alors, depuis quelques semaines, il fait attention et essaie de manger moins et mieux. Ce soir au menu, c'était blanc de poulet et haricots verts. Pour son dessert il avait prévu un fruit, mais un collègue de travail avait ramené des pâtisseries orientales alors exceptionnellement, il fait une entorse à son régime. Une fois de temps en temps, il n'est pas interdit de se faire un petit plaisir, et son médecin le lui a même recommandé. Un régime trop strict, c'est trop difficile, il faut s'autoriser une petite douceur de temps à autre.

Jean est marié et vit avec son épouse. Il est diabétique et contrôle régulièrement sa glycémie. Aujourd'hui, avant le petit-déjeuner, elle est trop élevée. Il est embêté car il sait que sa femme va encore lui faire la morale à ce sujet. Il entend déjà son discours redondant :
- Jean, il faut faire attention, tu manges trop de sucre, tu sais bien pourtant que ça n'est pas bon pour ta santé, tu connais les risques... et patati patata et blablabli blablabla...
Oui, il sait tout ça. Oui, il connaît les risques. Et oui, il en a assez de se priver et de devoir toujours faire attention à tout. Mais surtout, il en a assez des discours moralisateurs des uns et des autres. Alors Jean décide de ne rien dire. Il va garder son taux de glycémie du jour pour lui et prier pour que la prochaine hémoglobine glyquée ne soit pas trop catastrophique.
En attendant, il range le paquet de gâteaux au fond du buffet, bien caché derrière la pile d'assiettes. Sa femme ne risque pas de tomber dessus!

Patrice est veuf et vit en EHPAD. Comme Nicolas, il est en surpoids. Contrairement à lui, il ne suit pas de régime particulier. Au menu ce midi, c'est rôti de veau et pommes de terre sautées. Comme souvent, Patrice a eu la très nette impression que son assiette était moins remplie que les autres, mais il n'a rien dit. L'aide-soignante fait le tour des tables et propose à chacun de se resservir. Patrice tend son assiette. L'aide-soignante sert ses voisins et passe devant lui sans un mot.
- Et moi? l'interpelle-t-il.
- Non, pas vous.
- Pourquoi?
- Vous savez pourquoi, lui répond-elle sèchement, avant de passer à la table suivante.
Patrice se sent humilié. Et impuissant. Il n'est pas diabétique comme sa voisine Simone qui suit un régime sans sucre, il n'est pas hypertendu comme son voisin Etienne qui suit un régime sans sel. Il est juste gros, et le contenu de son assiette ne dépend ni du médecin ni de la diététicienne, mais uniquement du bon vouloir de l'aide-soignant de service. Aujourd'hui, il est mal tombé, c'était Nadine. Demain, ce sera une autre, et il espère secrètement que ce sera Pascale. Ou Nejma. Mais pas Nadine.

La principale différence entre Nicolas, Jean et Pascal, ce n'est pas le poids. Ni la santé. Ni le statut matrimonial. La principale différence entre ces trois hommes, c'est le libre-choix. Juste ça. Choisir ce que l'on mange, sans avoir à se cacher, ni à culpabiliser, ni à demander. Choisir ce que l'on mange, sans être jugé ni privé. Choisir ce que l'on mange, parce que ce qui est simple et évident pour les uns ne l'est pas ou plus pour les autres.




vendredi 12 août 2016

Une semaine normale

Lundi, je suis accueillie d'un "ma beauté" et d'un baisemain.
Mardi, je ressemble à un rat.
Mercredi, je suis celle qui est rigolote.
Jeudi, je suis une salope et une feignante.
Vendredi, je suis un rossignol.
Samedi, je suis "Florence Marteau".
Dimanche, je suis une impie qui ira brûler en enfer.

Bref, je suis soignante en psychiatrie.

mardi 9 août 2016

La vie d'avant

9 août 1996.
Sept heures. Le bip-bip du réveil sort Christelle du sommeil. Elle s'étire longuement, enfile ses chaussons et descend silencieusement les escaliers. Il ne faut pas réveiller les enfants. Elle prépare le café et, pendant qu'il coule, allume le chauffage dans la salle de bain. Café, cigarette, douche. La petite demi-heure calme de la journée, avant la course. Puis tout s'enchaîne : il faut réveiller les enfants, les préparer, les emmener à l'école, filer au boulot... S'il n'y a pas trop d'embouteillages elle arrivera avec cinq minutes d'avance et se prendra un petit café-clope avec les collègues avant de commencer.
Christelle est vendeuse en librairie. Elle aime son boulot, elle le trouve intéressant et l'équipe est sympa. Ce soir, elle fera un petit crochet par la boutique d'à côté avant de rentrer. Elle y a repéré une jolie veste qui serait parfaite pour le mariage de son frère. La vendeuse est sympa, elle lui fera une petite ristourne. Quand elle arrivera chez elle, son mari sera déjà rentré et aura préparé le repas. Ils mangeront tous ensemble, coucheront les enfants et elle profitera du calme du début de soirée pour appeler ses parents.


9 août 2016.
Sept heures. Deux coups brefs frappés à la porte, le bruit de la clé de la serrure, la soignante entre dans la chambre.
- Bonjour Christelle, il est sept heures! Bien dormi? Tu sors du lit et tu vas dans la salle de bain, je sors tes vêtements et j'arrive.
Christelle s'étire, enfile ses chaussons et se dirige dans la salle de bain. Là, elle prend sa douche sous le regard et avec l'aide de la soignante.
Quand elle revient dans la chambre, ses vêtements, qu'elle a préparés la veille, sont posés sur le lit. Pantalon noir et chemisier bleu. Tout compte fait elle aimerait mettre une robe, mais son placard est fermé à clé et la soignante vient de quitter la chambre. Tant pis.
Huit heures moins dix. Christelle attend devant la porte de la salle à manger avec les autres résidents. Le petit-déjeuner est servi à huit heures, il faut patienter. 
Huit heures et demie. Christelle a bu son café et mangé ses tartines. Chez elle, elle mangeait du pain aux céréales le matin, mais ici il n'y en a pas. Elle débarrasse son plateau et se dépêche de sortir de la salle à manger, trop bruyante à son goût. Dans une demi-heure le soignant lui donnera sa cigarette, il faut patienter encore un peu. Ici, tout est compté. C'est un café le matin, pas plus, et une cigarette à 9h. Le budget est serré, le café coûte cher à la société qui paie pour les malades et le prix du tabac augmente plus vite que l'Allocation aux Adultes Handicapés.
Neuf heures dix. Christelle a fumé sa cigarette et elle attend. Pas d'activité programmée ce matin, elle essaiera de trouver quelqu'un, soignant ou soigné, pour une partie de dominos, en attendant la cigarette de onze heures.
Midi. Au menu, crudités, poisson, riz et petits légumes, crème caramel, fruit. Le repas est équilibré, comme toujours. En mangeant sa crème, Christelle se souvient de la mousse au chocolat qu'elle faisait parfois pour les enfants. Il n'y en a pas ici, c'est interdit, à cause des oeufs crus.
L'après-midi s'écoule lentement. Cigarette de treize heures, sieste, cigarette de quinze heures, télé, goûter, cigarette de dix-sept-heures, télé...
Dans l'après-midi, Christelle profite d'un temps calme pour dire au soignant qu'elle aimerait s'acheter un nouveau sac à main. Celui-ci lui répond qu'il faut voir ça avec son tuteur pour voir si l'argent est disponible et en discuter en équipe par la suite afin de programmer une sortie.
Vingt heures trente. La journée est bientôt finie. Christelle a mangé, fumé sa dernière cigarette de la journée, et elle attend maintenant que le soignant passe lui donner son traitement pour la nuit. Quand il arrive, elle lui dit qu'elle aimerait appeler sa fille.
- Pas maintenant Christelle, le soir on n'a pas beaucoup de temps et je dois aller aux transmissions. Tu nous en reparleras demain et on fera ça ensemble, d'accord? Allez, bonne nuit Christelle, à demain.
Christelle s'endort rapidement. Aujourd'hui était comme hier et demain sera comme aujourd'hui. Parfois, elle repense à sa vie d'avant, quand elle pouvait choisir ce qu'elle buvait, mangeait et fumait, quand elle s'habillait comme elle en avait envie et téléphonait à qui elle voulait quand elle voulait. Quand tout était si simple. Quand elle n'était pas malade. Quand elle vivait encore chez elle et non en institution.


jeudi 21 juillet 2016

Petites négligences ordinaires

2002. Je suis en formation de monitrice éducatrice et j'effectue mon stage dans un foyer d'accueil médicalisé. À l'époque, je trimballe toujours avec moi un cahier jaune dans lequel j'écris plein de choses. J'y prends des notes sur ce que je vois et ce qui m'interroge. Parmi les résidents qui vivent ici, une femme me touche particulièrement. Je l'appellerai Monique.
Monique a soixante ans et une déficience mentale sévère. Elle ne parle quasiment pas. Elle pleure beaucoup et l'équipe éducative ne sait pas toujours pourquoi.

Dans mon cahier jaune, au milieu des notes en vrac, je tiens aussi un journal de bord, et j'essaie d'y consigner les faits marquants du jour. Monique, justement, me marque. Alors, au milieu des notes prises à la volée, j'écris aussi ceci : 

Jour 1 : Monique pleure.
Jour 2 : Monique pleure.
Jour 3 : Monique pleure.

Chaque jour, Monique pleure. Chaque jour, je demande pourquoi mais ni elle ni l'équipe éducative ne peuvent me répondre. Je suis perplexe. Alors je continue de noter.

Jour 4 : Monique pleure.
Jour 5 : Monique pleure.
Jour 6 : Monique pleure.

Les jours passent et ne se ressemblent pas. Sauf pour Monique. Les pleurs de Monique sont une espèce de ritournelle quotidienne à laquelle on finit par s'habituer.

Jour 7 : Monique pleure.
Jour 8 : Monique pleure.
Jour 9 : Monique pleure.

Je découvre plein de choses pendant ce stage. Le travail en équipe pluridisciplinaire, les animations pour les résidents, le conseil de vie sociale. J'écris tout ça dans mon cahier jaune, tout en préparant mon projet d'activité. Et toujours ces deux petits mots.

Jour 10 : Monique pleure.
Jour 11 : Monique pleure.
Jour 12 : Monique pleure.

Au bout de quelques semaines, retour à l'école pour une brève période de cours avant de reprendre le stage. J'essaie de synthétiser mes notes afin de commencer mon rapport de stage.

Jour 13 : Blablabla... Monique pleure... Blablabla...
Jour 14 : Blablabla... Monique pleure... Blablabla...
Jour 15 : Blablabla... Monique pleure... Blablabla...

Mais, en relisant les notes prises les jours d'après, stupeur!

Jour 16 : Blablabla... Blablabla... Blablabla...
Jour 17 : Blablabla... Blablabla... Blablabla...
Jour 18 : Blablabla... Blablabla... Blablabla...

Monique ne pleure plus. En fait, si. Monique pleure encore, mais je ne l'écris plus. Je ne l'écris plus parce que je ne le remarque plus. Ce qui m'avait marquée au début du stage s'est transformé en habitude, puis en routine. Monique pleure tous les jours, alors à quoi bon le noter puisque c'est toujours pareil? À quoi bon le signaler puisqu'on ne peut rien y faire?  

Je me suis habituée aux pleurs de Monique, et à notre impuissance. Je me suis habituée à sa douleur et au fait que nous n'arrivions pas à la soulager. Monique pleure, c'est comme ça depuis toujours et on n'y peut rien.

Ce jour-là, en relisant mon cahier jaune, je prends conscience de quelque chose. Ça ne m'a pris que quelques semaines pour m'habituer à ce qui me touchait si profondément. À peine quelques semaines pour m'habituer aux pleurs et à la souffrance d'une femme. Alors quelle professionnelle serai-je dans quelques années? Serai-je blasée? Indifférente? Insensible? Serai-je encore capable de me demander pourquoi quelqu'un pleure et comment le soulager?


2016. Est-ce que Monique pleure encore? 


mardi 19 juillet 2016

Silence, on meurt!

Le 13 juin, un infirmier de 55 ans s'est suicidé dans son bureau de l'hôpital de Rangueil.
Le 24 juin, une infirmière du groupe hospitalier du Havre a mis fin à ses jours, laissant à son mari une lettre parlant de conditions de travail en dégradation constante.
À propos de ces deux drames, pas un mot de Marisol Touraine.

Le 14 juillet, à Nice, un homme tue 84 personnes au volant d'un camion.
Le 15 juillet, Marisol Touraine tweete ceci :


Alors... comment dire? Madame Touraine, il y a des milliers, pardon, des dizaines de milliers de "professionnels des hôpitaux" qui s'engagent quotidiennement auprès de leurs patients.

Il y a Marc, aide-soignant de nuit en gériatrie, qui fait le pitre pour tenter d'arracher un sourire à cette femme âgée et désorientée qui pleure de n'être pas chez elle.
Il y a Valérie, infirmière en gastroentérologie, qui essaie de réconforter cette jeune femme dont le père va mourir.
Il y a Sébastien, aide-soignant en oncologie, qui part à la recherche d'une crème à la vanille dans les services voisins pour cet homme qui ne peut rien avaler d'autre.
Il y a Sophie, auxiliaire de puériculture, qui rassure du mieux qu'elle le peut cette jeune mère angoissée.
Il y a Jean, agent hospitalier en médecine polyvalente, qui chantonne doucement en passant dans la chambre de ce très vieux monsieur en fin de vie.
Il y a  Hélène, infirmière en psychiatrie, qui essaie de communiquer avec ce petit garçon autiste.
Il y a Solange, aide-soignante en pédiatrie, qui écoute longuement ces jeunes parents inquiets.

Il y en a tant d'autres...
Tant de "professionnels des hôpitaux" dont l'engagement est exceptionnel.
Tant de "professionnels des hôpitaux" qui font comme ils peuvent avec les moyens du bord.
Tant de "professionnels des hôpitaux" méprisés et fatigués de l'être.

Faut-il que nous soyons des héros pour mériter de trouver grâce à vos yeux?
Faut-il des vitres brisées dans un hôpital pour enfants et "un engagement exceptionnel dans une nouvelle épreuve" pour avoir l'honneur d'être entendus?

Finalement, nous faut-il remercier les casseurs et les terroristes qui, par leurs actions odieuses et meurtrières, nous permettent d'attirer votre bienveillante attention au moins une fois de temps en temps?





dimanche 17 juillet 2016

Le contrat

Article 212 : Les époux se doivent mutuellement fidélité, secours, assistance.

Tu te rappelles mon amour? Ces voeux, nous les avons faits ensemble devant le maire. Toi, moi, par un beau samedi du mois de juin, il y a cinquante-quatre ans. Toi dans ton beau costume, moi dans ma robe blanche. Nos parents, fiers, souriants, et cette belle photo de nous en noir et blanc qui trône sur la cheminée depuis tant années. Fidélité, secours, assistance. Des engagements que nous avons tenus. Jour après jour, malgré la trop charmante voisine qui te tournait autour, malgré la perte de ton emploi, malgré l'accident qui a coûté la vie à notre fille.

Article 213 : Le mari est le chef de la famille. Il exerce cette fonction dans l'intérêt commun du ménage et des enfants.

La femme concourt avec le mari à assurer la direction morale et matérielle de la famille, à pourvoir à son entretien, à élever les enfants et à préparer leur établissement.

Tu as travaillé dur. J'ai élevé nos enfants et tenu la maison. Quand tu rentrais le soir, la soupe était prête et la maison propre. Un parfait petit mari travailleur, une parfaite petite maîtresse de maison. Une parfaite petite famille dans une parfaite petite maison.

La femme remplace le mari dans sa fonction de chef s'il est hors d'état de manifester sa volonté en raison de son incapacité, de son absence, de son éloignement ou de toute autre cause.

Parfois, tu partais loin. Je m'occupais de tout. Tu pouvais avoir l'esprit tranquille, tu savais que tout irait bien en ton absence. Je pouvais avoir l'esprit tranquille, je savais que nous serions heureux de nous retrouver.

Article 214 : Si le contrat de mariage ne règle pas la contribution des époux aux charges du mariage, ils contribuent à celles-ci en proportion de leurs facultés respectives.
L'obligation d'assumer ces charges pèse, à titre principal, sur le mari. Il est obligé de fournir à la femme tout ce qui est nécessaire pour les besoins de la vie selon ses facultés et son état.

Nous n'avons presque manqué de rien. Nous avons pu acheter notre maison et payer les études des enfants. Tout était bien. Bien sûr il y a eu des périodes difficiles, parfois, mais ça n'était rien à côté des privations subies pendant la guerre. Nous avions tellement manqué de tout quand nous étions enfants! Alors, pouvoir manger à chaque repas et dormir au chaud, quel luxe en vérité!

La femme s'acquitte de sa contribution aux charges du mariage par ses apports en dot ou en communauté et par les prélèvements qu'elle fait sur les ressources personnelles dont l'administration lui est réservée.
Si l'un des deux époux ne remplit pas ses obligations, il peut y être contraint par l'autre époux dans les formes prévues à l'article 864 du code de procédure civile.

Nul besoin de contrainte dans notre couple. L'argent n'a jamais été sujet de discorde entre nous. Nous étions économes sans être radins, nous avions ce qu'il fallait sans crouler sous l'opulence. Je n'ai jamais vérifié tes fiches de paye, tu n'as jamais vérifié mes dépenses pour le ménage. La confiance était totale et réciproque.


Article 215 : Le choix de la résidence de la famille appartient au mari ; la femme est obligée d'habiter avec lui, et il est tenu de la recevoir.
Lorsque la résidence fixée par le mari présente pour la famille des dangers d'ordre physique ou d'ordre moral, la femme peut, par exception, être autorisée à avoir, pour elle et ses enfants, une autre résidence fixée par le juge.

C'est sur ces dernières phrases que nos chemins se séparent. Tu comprends mon amour, je ne peux plus vivre avec toi. Parce que justement, je ne vis plus. Parce que je passe mes jours et mes nuits à m'inquiéter pour toi. Parce que nous sommes devenus des étrangers l'un pour l'autre. Je ne suis plus ton épouse. Je suis parfois ta soeur, souvent ta mère, et la plupart du temps une parfaite inconnue. Tu n'es plus mon époux. Tu es celui qui hurle la nuit, celui qui m'insulte, celui qui m'ignore. Je voudrais t'aimer, mais je n'y arrive plus. Parce que tu me fais peur, parce que m'épuises, parce que tu finiras par me tuer.
Je ne me débarrasse pas de toi mon amour. Je le fais pour toi, pour moi, pour nous. Je le fais parce que nous avons été un couple heureux, et que je veux garder ce souvenir de nous. Parce que tu étais mon mari, mon amant, mon tout. Parce que notre amour n'a pas su résister à la maladie. Parce que je suis trop vieille pour mourir d'amour.
Tes valises sont prêtes. Toi, tu tournes en rond dans le salon, comme tous les jours. Je t'ai parlé de cet endroit où tu allais, je t'ai dit que je ne t'abandonnais pas mais que je te confiais à d'autres qui sauront mieux s'occuper de toi. Je ne t'ai pas menti. Alors pourquoi ai-je ce sentiment amer d'une ultime trahison? Pourquoi cette culpabilité lancinante? Pourquoi cette envie de mourir quand je t'offre une nouvelle vie?
Pourquoi ce chagrin d'amour alors que nous nous sommes tant aimés?

Article final : Jusqu'à ce qu'Aloïs vous sépare.* 


* merci à @kataidante pour la touche finale

dimanche 10 juillet 2016

Mon passé, votre présent

Je suis assise dans un fauteuil et j'attends. J'attends quoi? J'ai oublié. Sans doute un repas, mais je ne sais plus lequel. Pas grave, pas important.
En face de moi, le mur. Sur le mur, des photos. Je les regarde attentivement. Des bébés joufflus, des enfants souriants, une photo de mariage... Qui sont tous ces gens? Je scrute chaque visage, à la recherche d'un indice. Le gros bébé, à gauche, ressemble vaguement à ma petite-fille Élodie quand elle était petite. Le blondinet, au milieu, avec son pull à rayures, on dirait bien le petit Paul... Mais Paul a au moins trente ans maintenant, si ce n'est plus... Donc ce n'est pas lui... Son fils peut-être? Et là, cette photo de mariage? La mariée est belle, très belle même, aussi belle que pourrait l'être Cassandra... Quant au marié, non, vraiment, son visage ne me dit rien. Je ne le connais sans doute pas. Depuis combien de temps n'ai-je pas vu Cassandra? Elle passait tous ses étés chez nous quand elle était petite. Le jardin était son terrain de jeux, elle y avait construit une cabane avec ses cousins. Des étés de rires, de clafoutis aux cerises et de courses à vélo dans le petit bois. Et puis les petits-enfants ont grandi, et j'ai vieilli. Charles est parti il y a longtemps déjà. Le crabe a grignoté ses poumons et sa vie. Cinquante-quatre ans d'amour. Quel vide il a laissé derrière lui! De mamie-gâteau je suis passée à mamie-ronchon. Les douleurs du veuvage et de l'arthrose ne sont pas les compagnes idéales quand on veut rester une gentille grand-mère.
Les petits-enfants ont grandi. Les études, les mariages, les enfants... Et mes enfants sont devenus grands-parents à leur tour. À eux maintenant les rôles de mamie-tricot et papi-bricole, moi je suis devenue la Vieille, celle qui est trop vieille pour s'occuper des enfants, trop vieille pour les faire sauter sur ses genoux, trop vieille pour leur faire de bons gâteaux. Je suis devenue la Vieille dans sa vieille maison, avec son vieux chat, ses vieux meubles et ses vieux souvenirs. La vieille qui pue le vieux.
La dépendance a fait irruption sans que je m'y attende. À défaut de recevoir les visites de la famille, j'ai reçu celles des soignants. Aides à domicile, infirmières, kinés... Je n'avais presque plus rien à faire, juste à rester assise dans mon vieux fauteuil à attendre le ding dong de la prochaine visite. Reposant... et mortellement ennuyeux.
L'étape d'après, en toute logique, c'était la maison de retraite. Parce que la Vieille était trop dépendante, parce que c'était trop risqué de rester seule dans cette grande maison, parce que je serais mieux ici... Tu parles! Ils m'ont bien eue sur ce coup!
Ils m'ont acheté des meubles neufs, plus petits, plus fonctionnels, et m'ont demandé d'y caser l'essentiel de ma vie. Ils m'ont acheté des vêtements neufs, parce que les miens sentaient trop le vieux. J'avais une grande et vieille maison, j'ai maintenant une petite chambre neuve. J'avais des robes uniques, cousues de mes mains, j'ai maintenant des vêtements fabriqués en série par des gens que je ne connais pas.
Ils m'ont installée ici avec mes meubles et mes vêtements neufs, fiers d'eux, fiers du sacrifice financier qu'ils faisaient pour la Vieille, alors que je ne leur avais rien demandé, et ils sont repartis. Ils sont venus me voir tous les jours, puis toutes les semaines, puis tous les mois... Et maintenant, une fois de temps en temps... Parce qu'ils sont loin, parce qu'ils sont occupés, parce qu'ils ont du travail... Parce qu'aller voir la Vieille qui pue le vieux dans sa prison pour vieux, c'est pas très glamour comme sortie dominicale.
Mais ils pensent à moi, ils me le répètent à chaque fois. D'ailleurs, ils m'amènent des photos. Des photos de bébés joufflus, de blondinets souriants et de mariages auxquels je n'ai pas été invitée. Ils m'envoient des faire-part de naissance et des cartes postales de destinations lointaines... Espagne, Martinique, Inde... Ils me parlent de leur boulot, de leurs gosses, de leur vie... Mais ils ne me parlent pas de la mienne.
Sur le mur en face de moi, je regarde leurs vies. Leurs vies dont je ne fais plus partie. Je regarde ces enfants que je ne connais pas et dont, en toute sincérité, je me moque éperdument. Je vais bientôt mourir. Je n'ai pas particulièrement peur, je ne suis pas particulièrement triste. J'ai fait mon temps, c'est tout.
Je voudrais revivre mon passé, pas vivre le présent des autres. Je voudrais qu'on me laisse m'enfermer dans mes souvenirs.
Je voudrais respirer le parfum de Charles, caresser le bois de ma vieille armoire, écouter les chansons de mes vingt ans, manger du clafoutis aux cerises, revoir les gens et les lieux que j'ai aimés, pas ceux que je n'aurai pas le temps d'aimer.
Laissez-moi repartir en arrière, et continuez sans moi. Ne soyez pas tristes... Je serai tellement plus heureuse ainsi, dans les sensations du passé.
Tant de beaux souvenirs, tant de joies surannées, tant de bonheur oublié... Les rires... les clafoutis... les mains de Charles... les boucles blondes de mon petit garçon...

jeudi 7 juillet 2016

Petite mamie

Parfois, quand je m'ennuie, ou quand je cherche un peu d'inspiration pour un billet ou un article, je vais regarder du côté des réseaux sociaux et de ce qui se raconte sur les groupes dédiés aux auxiliaires de vie. Ma source principale, je l'avoue, c'est Facebook. Et j'y trouve des trésors.
L'autre jour, une auxiliaire de vie en formation a posé la question suivante :

E. : "Que pensez-vous des personnes âgées?"

La question m'a surprise. C'est comme si je demandais à un médecin "que pensez-vous des patients?" ou à un concessionnaire "que pensez-vous des conducteurs?"
Ma curiosité étant piquée, je suis allée lire les réponses. Et j'ai bien failli tomber de ma chaise!
Un petit florilège des réponses lues sur le fil (je n'ai laissé que les initiales des intervenants mais n'ai touché ni à l'orthographe ni à la syntaxe afin de ne pas dénaturer les réponses).

M : "Attendrissant avec des humeurs varier"

Y : "Des enfants mais avec de l'expérience. Pas si stupides ni naïfs. Se méfier de certains. Parfois même si j'aime mon travail, certains m'agace... Voilà pour ma franchise."

"On agit avec eux comme pour ces derniers. Ils nous faut faire preuve de patience, tolérance, explications pour ne pas les brusquer. Reexpliquer à plusieurs reprises.. Être egalement doux mais parfois ferme. Cest un travail très psychologique je trouve. Ils nous faut beaucoup de tempérance mais aussi d'écoute. Ils répètent tous ( comme des gosses dans la cour de recré) et nous font aussi répéter. ^^...sont parfois capricieux, et aimes nous tester. voilà en résumé.."

"Si on est trop laxiste avec certains, on peut facilement se laisser bouffer."

A : "Pour certain je pense que effectivement il faut être ferme pour arriver a ses fins c est malheureux mais moi je suis obligée de l être avec un de mes clients qui fuit les douches et ne jure que par les toilettes du coup soucis dermato apres voila"

À ce stade de la lecture, je commence à bouillonner. Je m'imagine, vieille et dépendante, aux mains d'auxiliaires qui me trouveront "attendrissante" (ou pas) et qui me traiteront comme une enfant capricieuse. Je frémis d'horreur devant l'image d'une bonne femme que je ne connais pas me forcer à finir ma soupe ou à aller prendre ma douche. Je pense déjà aux moqueries que je susciterai quand je demanderai pour la troisième fois en une heure à quelle heure passe le médecin. Du coup, je vais voir les autres fils de discussion. Plus bas sur la page du groupe, je trouve une discussion tout aussi sidérante.

S : "Bjr merci pour l ajout je suis auxiliaire de vie depuis 1 ans et je m occupe d une petite mémé de 104 ans"

"Quand je dit mémé c est par affection elle est seule et pas famille à proximité nous avons tissé des liens forts"

M : "Tu raison de l appeler mémé si elle est d accord se n'est pas un manque de respect et que sa fasse 1ans ou 10ou est le problème"

R : "Vous partez loin avec vos histoire de mémé c'est pas une nom qui salis une dame c'est pas comme si tu lapeller la vieille .."

"Bah petite mémé c'est pas nom plus vulgaire faut pas abuser ya rien de chocant enfin pour moi après chacun son avis"

Donc, quand je serai vieille, on m'appellera "mémé" et je n'aurai pas mon mot à dire. Je ne serai plus ni Madame ni Florence, non, je ne serai plus qu'une petite mamie à qui on ne demande plus son avis. Une attendrissante petite mamie qui doit finir sa soupe bien gentiment et ne surtout pas manifester le moindre désaccord sous peine de passer pour une infernale vieille bique.

J'ai 39 ans. J'ai piloté des planeurs. J'ai fait des études. J'ai fait de la voltige et tenté des tas de figures improbables sur un cheval (la preuve en image). J'ai lu des livres, plein. J'ai pleuré en écoutant le Faust de Gounod. J'ai appris l'allemand, l'anglais, l'italien, le latin, le grec ancien, le polonais et l'espagnol (et j'ai presque tout oublié). J'ai accompagné mes parents en fin de vie, dans la douleur. J'ai assisté à une vraie évasion de prison, avec hélicoptère et tout et tout! J'ai donné le sein à un enfant qui n'était pas le mien. J'ai accouché sans péridurale, deux fois (et je vous prie de croire que j'aurais préféré l'avoir, cette foutue péridurale)! J'ai emménagé en Bretagne sur un coup de foudre et un coup de tête. J'ai fait des choses dont je suis fière, et d'autres auxquelles je préfère ne pas penser. 
Et quand je serai vieille, toute cette vie, ma vie, sera balayée par une auxiliaire de vie pleine de bons sentiments qui parlera de moi en penchant la tête sur le côté et en disant d'un air sirupeux "elle est mignonne cette petite mamie, mais faut pas que je me laisse bouffer hein, sinon elle va en profiter, c'est sûr". Et cette "professionnelle" (les guillemets, c'est exprès), en disant cela, se sentira sans doute supérieure à la petite vieille ratatinée que je serai devenue. Cette "professionnelle" se considérera peut-être même comme ma sauveuse, celle qui est là pour mon bien, parce que moi, pauvre petite vieille, je serai alors bien incapable de prendre la moindre décision me concernant.

J'ai peur. Peur de vieillir et d'être dépendante. Peur qu'on soit ferme avec moi pour mon bien. Peur d'être aux mains d'une "professionnelle" qui viendra me caresser la tête un peu trop gentiment en m'enfonçant une cuillère dans la bouche pour que je finisse cette putain de soupe. Peur qu'un jour ma vie tout entière ne se résume plus qu'à cette image de mignonne petite vieille attendant sagement le passage de sa gentille auxiliaire si dévouée. Peur de n'être plus qu'une poupée sans vie, tout simplement.

* Photo de Manon Muguet