lundi 8 janvier 2018

Elle court elle court la soignante

Elle court elle court la soignante. D'un bout à l'autre du couloir, elle zigzague entre le chariot de changes et la bassine de linge sale.

Elle court elle court la soignante. La sonnette de la chambre 103 retentit. Bip, bip, biiiiiiiiiip! Celle de la chambre 108 également. Bip, bip, biiiiiiiiiip!

Elle court elle court la soignante. Madame Tortue est tombée. Monsieur Loup, en essayant de la relever, est tombé lui aussi. Deux personnes à relever et elle est toute seule.

Elle court elle court la soignante. Il y a encore quatre repas en chambre à servir, dix personnes à accompagner en chambre, autant de changes à prévoir, les transmissions à écrire, les poubelles à descendre, les chariots de linge à refaire...

Elle court elle court la soignante. Elle ne sait plus où donner de la tête. Madame Biche hurle dans le salon, Monsieur Chat s'est allongé en travers du couloir, Madame Hérisson a enlevé tous ses vêtements.

Elle court elle court la soignante. Il ne reste plus qu'une heure avant la relève. Une heure, une petite heure, courage, ça va vite passer.

Elle court elle court la soignante. Pourra-t-elle finir son travail à temps? Il ne reste qu'une demi-heure et il y a encore tant à faire.

Elle ne court plus la soignante. Épuisée, lessivée, éreintée, elle s'est écroulée sur la chaise du bureau. La relève est arrivée et elle va pouvoir rentrer. Mais avant, il faut raconter. Raconter la folle soirée, la course, les cris. Raconter l'épuisement.

Elle roule elle roule la soignante. Dans sa voiture, ni radio ni musique. Le silence, enfin! Le silence et la nuit.

Elle ne dort pas la soignante. Son dos est en compote et son moral aussi. Elle pense au lendemain.

Demain est un autre jour. Mais demain sera pareil.

mardi 2 janvier 2018

C'était notre cadre

Elle arrive en riant. Quand elle sort de l'ascenseur, une tornade de bonne humeur s'abat sur le service. Nous sommes le 31 décembre, dernier jour de l'année et d'une semaine bien chargée. Notre cadre est de garde et nous l'avons appelée pour l'inviter à venir partager notre pause. La veille, elle est passée en coup de vent nous déposer une brioche. Comme ça, pour le plaisir. Parce qu'elle est comme ça notre cadre.
Nous, ce matin, on n'en mène pas large. La semaine a été difficile, l'épidémie de grippe-gastro bat son plein, le temps est morose et l'ambiance est déprimante.
Les fêtes de fin d'année, en psychiatrie, ne sont pas toujours très gaies.
Pourtant, on a mis les petits plats dans les grands. On a installé le sapin et décoré le service. On a fait une jolie fête de Noël, on a chanté et dansé, et les résidents ont reçu des cadeaux. Mais, malgré tout ça, les fêtes ne sont pas vraiment des fêtes. Ici, pas de rires d'enfants venant égayer une soirée joyeuse, pas de chaleureuses retrouvailles familiales autour du délicieux fumet de la dinde aux marrons, pas de soirée festive entre amis. Les repas, tout aussi améliorés qu'ils soient, sont livrés en barquettes, seules quelques familles passent entre Noël et le Jour de l'An et, réveillon ou pas, tout le monde ou presque est couché pour 20h.

Mais pour l'heure, ce ne sont pas franchement ces considérations qui nous dépriment le plus. Un peu égoïstement, on déprime parce que notre cadre adorée nous a annoncé son départ prochain. Elle prend une dispo, elle part pour de nouveaux projets professionnels. Nous sommes heureux pour elle... mais tristes pour nous. On sait ce qu'on perd, on ne sait pas ce qu'on gagne.
Aujourd'hui est son dernier jour à l'hôpital.
Alors, une dernière fois, on partage un thé et des viennoiseries avec elle.
Une dernière fois, on fait le plein de sa bienveillance.
Une dernière fois, on parle, on échange et on rêve.

Parce que tu nous as dit de ne pas attendre le changement mais d'être le changement...
Parce que tu as su voir en nous nos potentiels et pas seulement nos capacités...
Parce que tu as voulu, en tant que cadre, avoir du pouvoir avec les gens et non sur les gens...
Parce qu'un jour, à une résidente triste et fatiguée, tu as dit cette phrase magnifique : "Nous sommes là pour embellir votre journée"...
Pour toute cette bienveillance que tu as semée autour de toi...

Merci.

Bonne route Anne-Marie, je te souhaite de trouver autant de bonheur sur ton chemin que nous en avons eu avec toi.