mercredi 29 mars 2017

Les prothèses


Récit d'un étudiant infirmier.

C’est une histoire qui commence comme une entrée non prévue en réanimation chirurgicale. L’anesthésiste nous appelle et nous pose le contexte : une femme d'une soixantaine d'années, qui vient de se faire opérer et qui va être un peu suivie chez nous, parce que l’histoire est compliquée. Pas beaucoup d’infos. Juste que c’est une opération lourde, avec un montage chirurgical complexe. J’arrive dans la chambre. On est en train de l’installer. Elle est encore intubée. Je remarque son teint, très jaune, ictérique.

Je m’installe dos à la fenêtre, les soignantes lui enlèvent sa chemise de patiente, pleine de bétadine, pour pouvoir la scoper. Ses seins se dévoilent. Je les regarde, comme le reste, et je n’y réfléchis pas trop.

Je vois une des infirmières les toucher. Rapidement. Mais pas par accident. Elle s’exclame “eh bah dites donc, pas mal les prothèses”. Elle rit, et ses collègues rient avec elle. Je regarde la patiente. Elle ouvre les yeux, commence à sortir de l’anesthésie. Les rires s’accroissent “ha merde en plus elle se réveille !”. Absolument plus de complexe dans l’offense.
Je tourne la tête, gêné, en espérant que la patiente ne se souviendra pas de ce moment. Mes yeux croisent ceux de l’interne. Je sens qu’elle vit cette situation comme moi. Avec un mélange de gêne et de dégoût, mais on ne dit rien. Nous ne sommes pas la majorité absolue dans cette pièce.

Elles remettent une chemise d'hôpital propre à la patiente. Trop tard pour elle, son intimité est bafouée.

Je suis sidéré.

Je réfléchis. J’ai affaire à des soignants qui portent un jugement de valeur sur le choix esthétique d’une personne. Les seins je les ai vus. Ils étaient normaux, comme des seins peuvent l’être. Ni exubérants, ni hors du commun. Il fallait les voir ces seins. Parce qu’avant de les voir, il faut voir les pansements, les cicatrices, l’ictère jaunissant jusqu’au blanc de ses yeux, il fallait aussi voir ses drains, et la péri-anesthésie.

Quelques secondes passent et je tente de trouver des explications, je ne sais pas pourquoi mais je me dis que vu la (petite) taille de ses prothèses, elle était peut être complexée, à une autre époque, de ne pas avoir de poitrine, alors, elle s’est fait opérer. Pourquoi pas ? Après tout, il y a une vie avant soixante ans, une vie avant le cancer (et même après, n’en déplaise à celles qui ont jugé). Et puis même si elle voulait juste des beaux seins on s’en fout putain ! C’est pas le propos, ça ne devrait jamais l’être

Quelques minutes passent, l’installation se termine. On récupère le dossier. Je le lis. Dans sa famille, sa mère et sa soeur ont eu des antécédents de cancer du sein. Facteur de risque génétique important. Elle a subit une mastectomie, avec reconstruction mammaire.

Les autres l’ont lu aussi. Comme moi. Elles n’en ont pas été gênées. Moi si.

J’aimerais juste que la guérison de cette femme arrive aussi vite que le jugement de ces soignantes. Au moins, ce serait très très bien pour elle.


vendredi 24 mars 2017

99 ans

Qu'est-ce qui m'arrive?

J'ai quatre ans. Ma mère pleure. Mes parents m'avaient dit qu'un bébé allait arriver. Maman avait un gros ventre et elle souriait beaucoup. Et puis hier, elle a arrêté de sourire. Elle a crié, beaucoup. le docteur est venu dans la soirée. J'étais dans ma chambre et je ne dormais pas, j'entendais ma mère crier. Et subitement il y a eu un grand silence. Ma mère ne criait plus. Elle pleurait, et mon père aussi. Le docteur est reparti. Le lendemain matin le ventre de maman était moins gros. J'ai demandé si le bébé était arrivé. "Oui et non". Maman a passé une semaine au lit à pleurer, papa est retourné travailler. Je n'ai pas eu de petit frère.

J'ai soif. Bon Dieu que j'ai soif!

J'ai dix ans. Papa n'est pas rentré du travail. Le voisin est venu nous voir, il nous a parlé d'un accident. J'ai pas très bien compris. Maman pleure. Mamie aussi. Moi je ne sais pas ce que je dois faire, parce qu'on ne me dit rien. Je crois qu'il faut que je pleure aussi.

Si seulement je pouvais enlever cette barrière! Il faut que j'aille aux toilettes et je suis prisonnière de mon lit!

J'ai 15 ans. L'école est loin derrière moi. Maman travaille beaucoup mais son salaire ne suffit pas pour toute la famille, alors il faut bien que j'aille à l'usine moi aussi.


Mais pourquoi personne ne vient? Tout le monde dort? Si seulement je pouvais appeler. Cette fichue voix qui est partie depuis des années.

J'ai 20 ans. Je viens d'épouser Robert. C'est un bon garçon, gentil et travailleur. Maman l'aime beaucoup, elle trouve qu'il ressemble un peu à papa.

Trop tard, je suis trempée. J'ai honte.

J'ai 25 ans. Nos filles sont les plus jolies du village, foi de maman! Mais deux enfants, c'est du travail. Robert voudrait un fils. On va essayer encore.


Encore deux heures avant l'arrivée de l'aide-soignante. Deux heures avec cette humidité collée aux fesses. Impossible de me rendormir.

J'ai 32 ans. Quatre filles et un garçon, on pourra dire qu'il s'est fait désirer celui-là! Deux garçons en fait. Mais le petit Charles n'a pas vécu très longtemps, le premier hiver a eu raison de sa santé fragile.

Ma voisine est réveillée, elle crie. Je renonce définitivement à mon sommeil.

J'ai 45 ans. Je viens d'enterrer maman. Elle a passé sa dernière année de vie avec nous, à la maison. "Une longue maladie" comme on dit. Une sale maladie. Finalement sa mort est presque un soulagement. Elle était tellement fatiguée!

L'aide-soignante arrive enfin. Dommage qu'elle commence sa tournée par le début du
couloir, je vais devoir attendre encore.

J'ai 58 ans. Les enfants ont quitté la maison. Ils sont tous mariés, sauf Marie. Mais Marie, c'est différent. Elle a fait des études, elle n'avait pas le temps de trouver un mari. Mais maintenant, ça va, elle a un métier, elle va pouvoir se trouver un gentil garçon.

"Ooooh mais vous êtes encore trempée Thérèse!" Inutile de me rappeler ce que j'ai fait, je le sais très bien, merci!

J'ai 70 ans. Robert et moi venons de fêter nos noces d'or. On a fait une belle fête, avec les enfants et les petits-enfants. Le petit Adrien n'a que quelque mois et c'est le portrait craché de son père au même âge. Je pensais que Marie aurait profité de l'occasion pour nous présenter quelqu'un mais non. Elle dit qu'elle est bien comme ça, toute seule.

Et voilà, elle m'a encore collée dans ce maudit fauteuil devant la télé à fond. Elle le sait, pourtant, que je préfère rester dans ma chambre le matin. "Il faut voir du monde Thérèse, vous n'allez pas rester toute seule quand même?" Et si j'ai envie d'être seule moi? Et si je n'ai pas envie d'être coincée devant un écran que je ne vois même pas à écouter beugler les animateurs toute la journée?

J'ai 74 ans. Robert n'est plus là. Un matin, il ne s'est pas levé, il était mort. Aussi simple que ça. 54 ans de vie commune. 6 enfants, dont 5 vivants. 9 petits-enfants. Une vie bien remplie, comme dit ma voisine Louisette. Et maintenant, une vie sans lui. Vide. Les petits-enfants viennent de temps en temps, surtout pendant les vacances. Mamie-gâteau mamie-nounou, c'est bien commode. Le reste du temps, je ne vois pas grand-monde.

Quelle heure peut-il bien être?

J'ai 78 ans. Marie s'inquiète pour moi. Elle trouve que je ne mange pas assez, et puis le ménage, ça devient difficile non? Elle me parle d'aide-ménagère et d'infirmière. Si ça peut lui faire plaisir, pourquoi pas? Mais je ne vois pas ce qu'elles vont faire, je me débrouille très bien toute seule. Louisette a une femme de ménage, il parait qu'elle est bien. Marie va lui demander si elle pourrait aussi venir chez moi.

Qu'est-ce que c'est que ça? Ça a vaguement le goût de carotte mais ça n'en a pas la consistance. Et cette mégère qui veut faire entrer la cuillère de force, elle ne voit donc pas que j'en ai encore plein la bouche?

J'ai 82 ans. Je regarde Véronique s'affairer dans la cuisine. Elle renifle. Je crois que la mort de Louisette l'a beaucoup affectée, elle l'aimait bien malgré son caractère difficile. Les petits-enfants ne viennent plus. Ils ont grandi eux-aussi, la vieille mamie-nounou est devenue trop ennuyeuse. Quant aux enfants, ils ont leur vie comme ils disent. Heureusement que Marie n'habite pas très loin, elle passe tous les dimanches.

Quelle heure est-il? La mégère a décrété que je n'avais pas faim et ne m'a pas donné de dessert. C'est juste que je n'aimais pas la purée. Mais forcément, quand on ne peut pas parler...

J'ai 87 ans. L'an dernier je suis tombée dans la rue. Oh, rien de grave, mais il a quand même fallu appeler les pompiers, je ne pouvais plus me relever. L'ambulance, l'hôpital, Marie qui venait me voir tous les jours. Je suis restée deux semaines, tout le monde était très gentil. C'est Marie qui est venue me chercher à la sortie, mais elle ne m'a pas ramenée à la maison. Elle m'a amenée ici, à la "résidence du chêne", et elle m'a dit que c'était ma nouvelle maison désormais, que c'était mieux comme ça, que je n'allais plus être toute seule. Elle m'a montré ma chambre, mes nouveaux meubles, mes affaires pliées dans l'armoire. Elle était contente d'elle, elle n'arrêtait pas de sourire. Elle me disait que j'allais être bien ici. Mais de quoi elle se mêle? Et ma maison? Et mes meubles? Et Véronique?

J'ai soif. J'ai envie d'aller aux toilettes. Et j'ai mal à la tête. Est-ce que quelqu'un pourrait éteindre cette fichue télé?

J'ai 92 ans. Les enfants ont vendu ma maison pour payer la maison de retraite. Ils ont gardé quelques meubles et ont donné le reste. Ils ont donné mon lit. Le lit que j'ai partagé avec Robert pendant 54 ans. Le lit dans lequel ils sont nés. Le lit dans lequel leur père est mort. Personne n'en voulait, alors ils l'ont donné. Ils ne m'ont rien demandé, à moi, leur mère. Normal, je suis une vieille femme qui ne parle plus depuis la mort de son fils. Le deuxième, celui qui avait survécu. J'ai trop pleuré et trop prié, les mots n'arrivent plus jusqu'à mes lèvres maintenant. De toute façon, je n'ai plus rien à dire.

Quelqu'un bouge mon fauteuil, ça doit être l'heure du goûter. Un café tiède et une compote, comme tous les jours. Mais qu'est-ce que j'ai fait pour mériter ça?

J'ai 99 ans. 100 ans dans un mois. C'est l'effervescence à la maison de retraite. Pensez-vous, une centenaire, ici, c'est quand même la preuve qu'ils sont bien traités nos petits vieux! Il y aura le maire, la gazette locale, et puis la famille, ça fera bien sur la photo!

Je suis fatiguée, tellement fatiguée. La compote ne passe pas. Je n'entends plus la télé, quelqu'un a enfin eu l'idée de l'éteindre. Tiens, je n'ai plus mal à la tête, c'est agréable. Mais qu'est-ce que je suis fatiguée tout à coup! Je vais dormir un petit peu. Juste un petit peu avant le repas, une petite heure, dans le fauteuil.

J'ai 99 ans. Ma vie a été longue, surtout la fin. Je n'aurai pas 100 ans.

lundi 13 mars 2017

Alors elle se tait

Coralie a 20 ans. Elle est élève aide-soignante. Dans le service d'orthopédie dans lequel elle effectue son stage, elle voit et entend des choses qui la mettent mal à l'aise. Des gestes parfois brusques, des paroles blessantes. Mais Coralie ne dit rien. Parce qu'elle est stagiaire. Parce qu'elle doit valider son stage. Parce que ça n'est pas à elle, la petite jeune, de dire quelque chose aux soignants diplômés. Alors elle se tait.

Coralie a 22 ans. Diplômée depuis peu, elle effectue des missions d'intérim. Dans certains établissements, elle voit et entend des choses qui la mettent mal à l'aise. Des moqueries, des toilettes vite expédiées. Mais ça n'est pas à elle, l'intérimaire de passage, de dire quelque chose. Alors elle se tait.

Coralie a 25 ans. Après quelques années d'intérim, elle aimerait se poser un peu. Elle enchaîne les CDD au sein d'un EHPAD, en espérant décrocher un CDI. Elle voit et entend des choses qui la mettent mal à l'aise. Des petites humiliations quotidiennes, des repas trop vite expédiés. Mais Coralie espère un CDI, alors ça n'est pas le moment de se mettre l'équipe à dos. Et puis, ça n'est pas à elle, la remplaçante, de dire quelque chose. Alors elle se tait.

Coralie a 26 ans. Elle est enfin en CDI. Elle voit et entend des choses qui la mettent mal à l'aise. Des sonnettes débranchées, des résidents qui restent dans leurs protections souillées trop longtemps. Mais bon, elle est en période d'essai, alors serait-ce prudent d'aller critiquer ses collègues en ce moment? Et puis, est-ce vraiment à elle de le faire? L'infirmière serait mieux placée qu'elle non? Alors elle se tait.

Coralie a 30 ans. Elle est toujours en CDI dans le même EHPAD. Elle voit et entend des choses qui la mettent mal à l'aise. Mais cette année, elle passe le concours infirmier et, si tout se passe bien, sa formation sera financée par son employeur. Ce serait dommage de passer à côté d'une si belle occasion pour quelques paroles malheureuses! Alors elle se tait.

Coralie a 32 ans. Elle est élève infirmière. Dans le service de gastro-entérologie dans lequel elle effectue son stage, elle voit et entend des choses qui la mettent mal à l'aise. Des jugements, des sarcasmes, des "il l'a bien mérité". Mais Coralie doit valider son stage. Alors elle se tait.

Coralie a 35 ans. Elle est infirmière. De retour à l'EHPAD, elle voit et entend des choses qui la mettent mal à l'aise. Mais c'est compliqué, parce que bon, quand même, ça fait 10 ans qu'elle travaille ici, alors elle ne se voit pas jouer à la cheffe avec ses collègues. Alors elle se tait.

Coralie a 45 ans. Elle s'est habituée aux choses qui la mettaient mal à l'aise. Les jugements, les moqueries, les gestes un peu brusques... Elle s'est habituée à tout ça, parce qu'au fond, cette équipe est sympa, tout le monde se connaît depuis longtemps ici, c'est un peu comme une grande famille. Et puis, il faut avouer que certains résidents sont difficiles quand même, alors rire un peu entre collègues, ça détend, ça permet de supporter les conditions de travail et les horaires à rallonge. Alors elle se tait.

Coralie a 90 ans. Infirmière à la retraite, elle est en EHPAD. Mais maintenant, quasi grabataire, elle ne passe plus ses journées en salle de soins mais dans sa petite chambre. Et, du fond de son lit, elle voit et entend des choses qui la mettent mal à l'aise. Des gestes brusques, des paroles déplacées, des moqueries. Mais ni les stagiaires, ni les aides-soignants, ni les infirmiers ne disent jamais rien à personne. Et elle, Coralie, n'ose jamais se plaindre, parce qu'elle sait bien que les soignants sont débordés, parce que certains sont quand même gentils avec elle, et parce que ça pourrait être pire après tout. Alors elle se tait.

dimanche 26 février 2017

Sortir pour se retrouver


J'avoue, j'ai de la chance, j'ai une collègue formidable. Elle s'appelle Valérie, elle est aide médico-psychologique, et sa bonne humeur est contagieuse. Sa bonne humeur ET autre chose. Parce que Valérie, c'est le genre de nana qui a des idées et qui les défend, et avec le sourire s'il vous plaît! L'autre jour, elle me parlait justement de son ancien boulot, et elle m'a raconté une chose que j'ai trouvée géniale, alors je lui ai demandé si elle m'autorisait à la partager. Et devinez quoi? Elle a dit oui ;-)


Peut-on changer le cadre de vie des unités de vie protégées ?


Je suis Aide Médico Psychologique depuis quelques années et j’ai débuté dans cette nouvelle voie professionnelle au sein d’un hôpital médico-gériatrique en unité de vie protégée. Je travaillais alors auprès de personnes âgées atteintes de la maladie d’Alzheimer ou de troubles apparentés sur un poste d’aide soignante.


J’ai commencé d’abord à m’intégrer dans une équipe soignante et au fur et à mesure des jours qui passaient, j’ai commencé à personnaliser mon accompagnement. En m’appuyant sur l’observation, en prenant le temps de découvrir chaque résident avec leur histoire de vie, leur personnalité, les prises en charges ont évolué vers un accompagnement unique et propre à chacun et cela dans les mêmes délais qu’auparavant et que les autres collègues. Par contre, plutôt que de prendre des pauses, je préférais passer du temps avec les résidents. Ces moments d’échanges se sont avérés précieux pour les connaître. Ma vision du soin a commencé à changer. Un lien s’était crée et permettait d’aspirer à de nouvelles choses grâe à une confiance qui s’installait entre eux et moi. J’ai pu mettre en avant mes compétences d’A.M.P. et grâce à un encadrement ouvert et réceptif à mes propositions, des activités ont vu le jour, notamment une, impossible pour beaucoup dans une unité de vie protégée : SORTIR !
En effet, les personnes atteintes de cette maladie sont placées dans des structures qui se veulent sécurisantes. Seulement, les résidents se retrouvent désormais dans un lieu de vie collectif avec le poids de l’institution. L’unité est fermée par des digicodes, les repas sont servis à heures fixes et le reste de la journée est rythmé méticuleusement. Avant leur placement, ces personnes vivaient comme ils le souhaitaient et se sont retrouvées privées d’une partie de leur liberté. C’est pourquoi j’ai pensé qu’il était possible de pouvoir permettre aux résidents de sortir de ce nouveau quotidien et d’encadrer des activités à l’extérieur de l’unité et même de la structure. Les discussions ont été nombreuses car les réflexions tournaient autour du risque de fugue, de l’angoisse de l’extérieur, de la frustration des résidents de revenir dans l’unité après leur sortie… Nous pensions à leur bien-être dans une attitude de bienveillance, c’est pourquoi ils étaient placés ici, dans un lieu qui les sécurise et qui rassure les professionnels. Mais qu’en était-il de la volonté des résidents ? Beaucoup nous disaient ou nous faisaient comprendre qu’ils souhaitaient pouvoir sortir alors pourquoi ne pas essayer de temps en temps et de manière encadrée ? 
J’ai donc pu expérimenter des sorties. Au départ, je n’emmenais qu’un seul résident dans un endroit qu’il choisissait et qui lui rappelait des souvenirs sensoriels d’autrefois (odeurs, textures, couleurs...). Les premières fois, j’avais un grand stress par peur que quelque chose n’arrive, qui me dépasse, et par peur aussi du regard des collègues devant tant de nouveauté, puis finalement, je me suis rendu compte que les résidents m’avaient assimilée comme point de repère et ne s’aventuraient pas très loin de moi pour la plupart. Le gros point négatif au départ c’était finalement pour eux de se réapproprier la voiture. Quelques uns avaient le mal des transports, avec les conséquences que cela pouvait entraîner. Malgré cela, les résidents souhaitaient sortir quand même, alors je me suis organisée autrement en prévoyant de quoi nettoyer en cas de renvois sans me décourager de poursuivre malgré cela et avec l’appui de l’équipe! Puis j’ai pu organiser des sorties en petits groupes autour d’un thème commun (jardinage, cuisine…). Nous partions dans les parcs, dans certains magasins pour aller chercher des plantes, des aliments, de la décoration et nous avons même pu organiser une sortie en calèche avec les familles. C’était une journée incroyable, les familles ont pu avoir un nouveau regard sur leurs parents qui pour certains se sont surpassés tellement ils étaient fiers et simplement heureux de partager ces moments en famille presque comme avant, en oubliant la maladie et l’institution le temps de l’après midi.
Ces sorties ont révélé tout leur bénéfice au fur et à mesure que le projet avançait progressivement. Les soignants ont pu y participer également et leur regard envers les résidents a évolué aussi. Les résidents peuvent se révéler quand ils sont en dehors du contexte de la structure et se montrer surprenants. Les soignants témoins de ces moments peuvent alors réadapter leur accompagnement, se rendant compte de la personnalité et des véritables capacités de chacun. Ces activités deviennent ainsi un support dans l’accompagnement quotidien. Il y a eu des fois où les sorties se révélaient plus compliquées selon l’état physique et psychique des résidents, avec parfois l’envie de revenir à leur ancienne vie dans le domicile familial, l’angoisse de retrouver leur petite chambre où ils ne se sentaient pas chez eux. Heureusement le travail d’équipe a permis de ne pas mettre les résidents et les professionnels en difficulté car chaque sortie était réfléchie et organisée soigneusement avant, pendant et après. Ces évènements pouvaient alors laisser penser que l’activité était un échec mais ça ne l’était pas sur le long terme. La connaissance de la personne était approfondie et nous réfléchissions alors pour faire évoluer l’activité et nous réadapter si le résident souhaitait de nouveau sortir.

Au final nous faisions notre vrai travail d’accompagnement, nous nous re-questionnions, nous observions plus attentivement, nous nous adaptions aux évènements et il n’y avait pas de routine. Le quotidien dans la structure évoluait du soin vers quelque chose de plus vivant. Avec de la bonne volonté, de la motivation et des professionnels qui veulent faire évoluer les choses ensemble, on peut aspirer à un accompagnement dans le respect des envies et des choix des personnes, vers l’humanitude.

mardi 7 février 2017

Hélène


Hélène,

Demain tu partiras, entourée de roses blanches. Ta famille et tes amis accompagneront jusqu'au bout la belle personne que tu étais. Ton amie B m'a demandé si je pouvais écrire quelque chose pour parler de celle que tu étais pour nous, sur les réseaux sociaux que tu as fréquentés. Alors, sur Twitter, j'ai demandé à ceux qui te suivaient (et ils étaient nombreux) de te résumer en une phrase. Je ne vais pas toutes te les lire, parce qu'il y en a trop, mais je vais t'en dire l'essentiel, en quelques mots.

Hélène, tu étais lumineuse, bienveillante, belle, rayonnante, radieuse, irradiante d'amour, souriante et pleine de vie, douce, lucide, objective, critique, attentive, merveilleuse et émerveillée, soucieuse du partage, croqueuse de vie et de chocolat, aimante autant qu'aimée, poétique, sereine, pertinente, intéressante, drôle, humaine, généreuse, courageuse, talentueuse, soutenante, légère, combative, forte, gentille, intelligente, indispensable. Bref, tu étais extraordinaire.

Hélène, tu étais une belle personne et une belle rencontre, une main tendue, un sourire réconfortant, un rire au milieu des larmes.

Hélène, tu étais celle qui photographiait la Loire comme personne, qui savait s'émerveiller des instants de grâce de la nature et en capter les instants magiques.

Hélène, tu étais cette drôle de personne qui débarquait avec une bourriche d'huîtres et des roses, qui prenait les gens dans ses bras pour leur dire bonjour, et qui nous a appris à regarder chaque nouvelle journée avec des yeux nouveaux.

Pour finir, Hélène, tu es partie sur une jolie pirouette tu sais. Le 4 février, c'était la journée mondiale contre le cancer... Comme un dernier pied de nez, tu as attendu que cette date lugubre soit passée, et tu t'es éteinte tout doucement une poignée d'heures plus tard. Décidément, jusqu'au bout tu auras été extraordinaire !

Le blog d'Hélène
Ses photos




jeudi 29 décembre 2016

La boulette!

L'autre jour mon collègue Jonathan m'a dit que bon, ok il est sympa mon blog, mais quand même, de temps en temps, un truc drôle ça changerait un peu.
Alors j'ai réfléchi... réfléchi... réfléchi encore... et je me suis souvenue de cette mémorable boulette qui m'a couverte de honte et que je vais m'empresser de vous raconter! (Et après ça, je vais partir loin, très loin, très très loin, parce que vraiment, j'ai trop honte!)

Le décor : deux soignantes accompagnant des personnes âgées accueillies en institution. Parmi les personnes âgées, Madame Mésange, 85 ans, souffrant de troubles cognitifs et d'une paralysie des membres inférieurs. Parmi les soignantes, moi, aide-soignante fraîchement diplômée, pas encore très organisée.
C'est l'après-midi, nous venons de finir une activité et allons prendre le café, quand Madame Mésange me demande de l'accompagner aux toilettes. En soi, rien de sensationnel ni de compliqué. J'accompagne donc Madame Mésange aux toilettes et, ses jambes ne lui offrant presque plus d'appui, l'y installe à l'aide du lève-personne. Là encore, rien de sensationnel ni de compliqué, nous sommes toutes deux habituées à effectuer ce transfert ensemble et apprécions le confort que l'appareil nous procure dans cette manoeuvre. Alors que Madame Mésange est installée, je constate que sa protection a besoin d'être changée. Manque de pot, j'ai oublié d'en prendre une propre avec nous, je vais donc devoir retourner chercher le nécessaire dans la pièce d'à côté. Alors que je m'apprête à sortir, je lance en riant : 
- Je reviens dans une minute, j'ai oublié quelque chose... Quand on n'a pas de tête il faut des jambes!
Ahem...
Madame Mésange, qui souffre de troubles cognitifs et d'une paralysie des membres inférieurs, relève la tête, sourit, et me répond :
- Je confirme!

Voilà voilà voilà.

PS : j'ai eu de la chance, Madame Mésange avait beaucoup d'humour, et nous avons toutes deux ri de bon coeur. Mais dorénavant, je fais attention aux expressions que j'utilise, promis!


lundi 26 décembre 2016

La disparue

Noël. La table est mise pour deux. Ce soir, René et Simone réveillonnent seuls, leur fils et leurs petits-enfants ne les rejoindront que le lendemain pour le repas de Noël.
Le menu est simple, les vieux n'ont pas le coeur à faire la fête. Pas de jolie vaisselle sortie exprès pour l'occasion, pas de cadeaux enrubannés au pied du sapin... D'ailleurs ils n'ont pas fait de sapin. Une soirée morose en perspective, rien qu'entre eux, comme chaque année depuis que leur fille est partie. La vieille regarde les cadres posés sur la cheminée : leur photo de mariage, quelques portraits de leurs petits-enfants, quelques unes de leur fils, sur un bateau ou dans son jardin... et une unique photo de leur fille, avec son regard un peu étrange et son sourire en coin. Depuis qu'elle est partie, un silence pesant s'est installé entre les vieux époux. Ils ne parlent jamais d'elle, ne prononcent même pas son prénom. Comme si elle n'avait jamais existé.

Noël. La table est mise pour cinq. Pendant que la femme s'affaire encore en cuisine, Georges, son mari, fume une cigarette dans le jardin. Il n'a jamais aimé cette fête qui n'avait rien de festif. La joie forcée de ses parents, la bizarrerie de sa soeur, les réflexions de ses oncles et tantes, les silences gênés de ses grands-parents. Sitôt marié, il a déserté le réveillon de Noël en famille pour se consacrer à sa femme et sa belle-famille. Avec eux, tout semble normal, et cette normalité le rassure. Des gens normaux passant une soirée normale dans une maison normale. L'homme écrase sa cigarette et rentre se mettre au chaud. Ses beaux-parents ne vont pas tarder à arriver, il doit encore découper le chapon et coller un sourire de circonstance sur son visage. La soirée devrait être agréable, sa femme est magnifique, leur fils est adorable et ses beaux-parents sont charmants. Demain, le repas de Noël chez ses parents sera lugubre, une fois de plus, alors autant profiter de la belle soirée qui s'annonce.

Noël. La table est mise pour trois. Alain, le père, s'efforce d'offrir un réveillon de rêve à Théo et Lilou, ses enfants. Il les élève seul depuis que leur mère est partie. Il fait ce qu'il peut pour qu'ils ne manquent de rien, mais tout l'amour d'un père ne suffit pas à remplacer le sourire d'une mère. Demain, ils iront manger chez leurs grands-parents maternels. Il les déposera vite fait et viendra les récupérer le soir-même. Lui ne restera pas. Son beau-frère fera la gueule, comme d'habitude. Son beau-père boira plus que de raison et sa belle-mère ira pleurer dans la cuisine. Lui, il essaiera de faire bonne figure en revenant, pour ses enfants, pour sa femme qui n'est plus là, mais il sera dévasté par le silence oppressant qui entoure la disparue. Comme chaque année, il sera furieux contre sa belle-famille, mais il n'en montrera rien. Parce qu'il faut tenir, pour les enfants, pour cette famille ravagée par le silence et le chagrin.

Noël. La table est mise pour trente. Adèle est assise tranquillement sur son lit. Les soignants vont bientôt venir la chercher pour le repas, elle n'a rien d'autre à faire que regarder les photos punaisées au mur en attendant. Ces visages qui semblent lui sourire, elle croit les connaître... mais elle ne les reconnaît pas. René, Simone, Georges, Alain, Théo, Lilou... qui sont ces inconnus qu'elle semble avoir connus? Qui sont donc ces vieux assis dans leur cuisine, cet homme qui lui ressemble, cet autre qui sourit et ces enfants au regard malicieux? Qui sont donc ces gens dont les portraits ornent sa chambre? Et si plus personne n'existe pour elle, existe-telle encore pour quelqu'un?
Si sa mémoire a disparu, Adèle a-t-elle disparu avec elle?