lundi 13 mars 2017

Alors elle se tait

Coralie a 20 ans. Elle est élève aide-soignante. Dans le service d'orthopédie dans lequel elle effectue son stage, elle voit et entend des choses qui la mettent mal à l'aise. Des gestes parfois brusques, des paroles blessantes. Mais Coralie ne dit rien. Parce qu'elle est stagiaire. Parce qu'elle doit valider son stage. Parce que ça n'est pas à elle, la petite jeune, de dire quelque chose aux soignants diplômés. Alors elle se tait.

Coralie a 22 ans. Diplômée depuis peu, elle effectue des missions d'intérim. Dans certains établissements, elle voit et entend des choses qui la mettent mal à l'aise. Des moqueries, des toilettes vite expédiées. Mais ça n'est pas à elle, l'intérimaire de passage, de dire quelque chose. Alors elle se tait.

Coralie a 25 ans. Après quelques années d'intérim, elle aimerait se poser un peu. Elle enchaîne les CDD au sein d'un EHPAD, en espérant décrocher un CDI. Elle voit et entend des choses qui la mettent mal à l'aise. Des petites humiliations quotidiennes, des repas trop vite expédiés. Mais Coralie espère un CDI, alors ça n'est pas le moment de se mettre l'équipe à dos. Et puis, ça n'est pas à elle, la remplaçante, de dire quelque chose. Alors elle se tait.

Coralie a 26 ans. Elle est enfin en CDI. Elle voit et entend des choses qui la mettent mal à l'aise. Des sonnettes débranchées, des résidents qui restent dans leurs protections souillées trop longtemps. Mais bon, elle est en période d'essai, alors serait-ce prudent d'aller critiquer ses collègues en ce moment? Et puis, est-ce vraiment à elle de le faire? L'infirmière serait mieux placée qu'elle non? Alors elle se tait.

Coralie a 30 ans. Elle est toujours en CDI dans le même EHPAD. Elle voit et entend des choses qui la mettent mal à l'aise. Mais cette année, elle passe le concours infirmier et, si tout se passe bien, sa formation sera financée par son employeur. Ce serait dommage de passer à côté d'une si belle occasion pour quelques paroles malheureuses! Alors elle se tait.

Coralie a 32 ans. Elle est élève infirmière. Dans le service de gastro-entérologie dans lequel elle effectue son stage, elle voit et entend des choses qui la mettent mal à l'aise. Des jugements, des sarcasmes, des "il l'a bien mérité". Mais Coralie doit valider son stage. Alors elle se tait.

Coralie a 35 ans. Elle est infirmière. De retour à l'EHPAD, elle voit et entend des choses qui la mettent mal à l'aise. Mais c'est compliqué, parce que bon, quand même, ça fait 10 ans qu'elle travaille ici, alors elle ne se voit pas jouer à la cheffe avec ses collègues. Alors elle se tait.

Coralie a 45 ans. Elle s'est habituée aux choses qui la mettaient mal à l'aise. Les jugements, les moqueries, les gestes un peu brusques... Elle s'est habituée à tout ça, parce qu'au fond, cette équipe est sympa, tout le monde se connaît depuis longtemps ici, c'est un peu comme une grande famille. Et puis, il faut avouer que certains résidents sont difficiles quand même, alors rire un peu entre collègues, ça détend, ça permet de supporter les conditions de travail et les horaires à rallonge. Alors elle se tait.

Coralie a 90 ans. Infirmière à la retraite, elle est en EHPAD. Mais maintenant, quasi grabataire, elle ne passe plus ses journées en salle de soins mais dans sa petite chambre. Et, du fond de son lit, elle voit et entend des choses qui la mettent mal à l'aise. Des gestes brusques, des paroles déplacées, des moqueries. Mais ni les stagiaires, ni les aides-soignants, ni les infirmiers ne disent jamais rien à personne. Et elle, Coralie, n'ose jamais se plaindre, parce qu'elle sait bien que les soignants sont débordés, parce que certains sont quand même gentils avec elle, et parce que ça pourrait être pire après tout. Alors elle se tait.

dimanche 26 février 2017

Sortir pour se retrouver


J'avoue, j'ai de la chance, j'ai une collègue formidable. Elle s'appelle Valérie, elle est aide médico-psychologique, et sa bonne humeur est contagieuse. Sa bonne humeur ET autre chose. Parce que Valérie, c'est le genre de nana qui a des idées et qui les défend, et avec le sourire s'il vous plaît! L'autre jour, elle me parlait justement de son ancien boulot, et elle m'a raconté une chose que j'ai trouvée géniale, alors je lui ai demandé si elle m'autorisait à la partager. Et devinez quoi? Elle a dit oui ;-)


Peut-on changer le cadre de vie des unités de vie protégées ?


Je suis Aide Médico Psychologique depuis quelques années et j’ai débuté dans cette nouvelle voie professionnelle au sein d’un hôpital médico-gériatrique en unité de vie protégée. Je travaillais alors auprès de personnes âgées atteintes de la maladie d’Alzheimer ou de troubles apparentés sur un poste d’aide soignante.


J’ai commencé d’abord à m’intégrer dans une équipe soignante et au fur et à mesure des jours qui passaient, j’ai commencé à personnaliser mon accompagnement. En m’appuyant sur l’observation, en prenant le temps de découvrir chaque résident avec leur histoire de vie, leur personnalité, les prises en charges ont évolué vers un accompagnement unique et propre à chacun et cela dans les mêmes délais qu’auparavant et que les autres collègues. Par contre, plutôt que de prendre des pauses, je préférais passer du temps avec les résidents. Ces moments d’échanges se sont avérés précieux pour les connaître. Ma vision du soin a commencé à changer. Un lien s’était crée et permettait d’aspirer à de nouvelles choses grâe à une confiance qui s’installait entre eux et moi. J’ai pu mettre en avant mes compétences d’A.M.P. et grâce à un encadrement ouvert et réceptif à mes propositions, des activités ont vu le jour, notamment une, impossible pour beaucoup dans une unité de vie protégée : SORTIR !
En effet, les personnes atteintes de cette maladie sont placées dans des structures qui se veulent sécurisantes. Seulement, les résidents se retrouvent désormais dans un lieu de vie collectif avec le poids de l’institution. L’unité est fermée par des digicodes, les repas sont servis à heures fixes et le reste de la journée est rythmé méticuleusement. Avant leur placement, ces personnes vivaient comme ils le souhaitaient et se sont retrouvées privées d’une partie de leur liberté. C’est pourquoi j’ai pensé qu’il était possible de pouvoir permettre aux résidents de sortir de ce nouveau quotidien et d’encadrer des activités à l’extérieur de l’unité et même de la structure. Les discussions ont été nombreuses car les réflexions tournaient autour du risque de fugue, de l’angoisse de l’extérieur, de la frustration des résidents de revenir dans l’unité après leur sortie… Nous pensions à leur bien-être dans une attitude de bienveillance, c’est pourquoi ils étaient placés ici, dans un lieu qui les sécurise et qui rassure les professionnels. Mais qu’en était-il de la volonté des résidents ? Beaucoup nous disaient ou nous faisaient comprendre qu’ils souhaitaient pouvoir sortir alors pourquoi ne pas essayer de temps en temps et de manière encadrée ? 
J’ai donc pu expérimenter des sorties. Au départ, je n’emmenais qu’un seul résident dans un endroit qu’il choisissait et qui lui rappelait des souvenirs sensoriels d’autrefois (odeurs, textures, couleurs...). Les premières fois, j’avais un grand stress par peur que quelque chose n’arrive, qui me dépasse, et par peur aussi du regard des collègues devant tant de nouveauté, puis finalement, je me suis rendu compte que les résidents m’avaient assimilée comme point de repère et ne s’aventuraient pas très loin de moi pour la plupart. Le gros point négatif au départ c’était finalement pour eux de se réapproprier la voiture. Quelques uns avaient le mal des transports, avec les conséquences que cela pouvait entraîner. Malgré cela, les résidents souhaitaient sortir quand même, alors je me suis organisée autrement en prévoyant de quoi nettoyer en cas de renvois sans me décourager de poursuivre malgré cela et avec l’appui de l’équipe! Puis j’ai pu organiser des sorties en petits groupes autour d’un thème commun (jardinage, cuisine…). Nous partions dans les parcs, dans certains magasins pour aller chercher des plantes, des aliments, de la décoration et nous avons même pu organiser une sortie en calèche avec les familles. C’était une journée incroyable, les familles ont pu avoir un nouveau regard sur leurs parents qui pour certains se sont surpassés tellement ils étaient fiers et simplement heureux de partager ces moments en famille presque comme avant, en oubliant la maladie et l’institution le temps de l’après midi.
Ces sorties ont révélé tout leur bénéfice au fur et à mesure que le projet avançait progressivement. Les soignants ont pu y participer également et leur regard envers les résidents a évolué aussi. Les résidents peuvent se révéler quand ils sont en dehors du contexte de la structure et se montrer surprenants. Les soignants témoins de ces moments peuvent alors réadapter leur accompagnement, se rendant compte de la personnalité et des véritables capacités de chacun. Ces activités deviennent ainsi un support dans l’accompagnement quotidien. Il y a eu des fois où les sorties se révélaient plus compliquées selon l’état physique et psychique des résidents, avec parfois l’envie de revenir à leur ancienne vie dans le domicile familial, l’angoisse de retrouver leur petite chambre où ils ne se sentaient pas chez eux. Heureusement le travail d’équipe a permis de ne pas mettre les résidents et les professionnels en difficulté car chaque sortie était réfléchie et organisée soigneusement avant, pendant et après. Ces évènements pouvaient alors laisser penser que l’activité était un échec mais ça ne l’était pas sur le long terme. La connaissance de la personne était approfondie et nous réfléchissions alors pour faire évoluer l’activité et nous réadapter si le résident souhaitait de nouveau sortir.

Au final nous faisions notre vrai travail d’accompagnement, nous nous re-questionnions, nous observions plus attentivement, nous nous adaptions aux évènements et il n’y avait pas de routine. Le quotidien dans la structure évoluait du soin vers quelque chose de plus vivant. Avec de la bonne volonté, de la motivation et des professionnels qui veulent faire évoluer les choses ensemble, on peut aspirer à un accompagnement dans le respect des envies et des choix des personnes, vers l’humanitude.

mardi 7 février 2017

Hélène


Hélène,

Demain tu partiras, entourée de roses blanches. Ta famille et tes amis accompagneront jusqu'au bout la belle personne que tu étais. Ton amie B m'a demandé si je pouvais écrire quelque chose pour parler de celle que tu étais pour nous, sur les réseaux sociaux que tu as fréquentés. Alors, sur Twitter, j'ai demandé à ceux qui te suivaient (et ils étaient nombreux) de te résumer en une phrase. Je ne vais pas toutes te les lire, parce qu'il y en a trop, mais je vais t'en dire l'essentiel, en quelques mots.

Hélène, tu étais lumineuse, bienveillante, belle, rayonnante, radieuse, irradiante d'amour, souriante et pleine de vie, douce, lucide, objective, critique, attentive, merveilleuse et émerveillée, soucieuse du partage, croqueuse de vie et de chocolat, aimante autant qu'aimée, poétique, sereine, pertinente, intéressante, drôle, humaine, généreuse, courageuse, talentueuse, soutenante, légère, combative, forte, gentille, intelligente, indispensable. Bref, tu étais extraordinaire.

Hélène, tu étais une belle personne et une belle rencontre, une main tendue, un sourire réconfortant, un rire au milieu des larmes.

Hélène, tu étais celle qui photographiait la Loire comme personne, qui savait s'émerveiller des instants de grâce de la nature et en capter les instants magiques.

Hélène, tu étais cette drôle de personne qui débarquait avec une bourriche d'huîtres et des roses, qui prenait les gens dans ses bras pour leur dire bonjour, et qui nous a appris à regarder chaque nouvelle journée avec des yeux nouveaux.

Pour finir, Hélène, tu es partie sur une jolie pirouette tu sais. Le 4 février, c'était la journée mondiale contre le cancer... Comme un dernier pied de nez, tu as attendu que cette date lugubre soit passée, et tu t'es éteinte tout doucement une poignée d'heures plus tard. Décidément, jusqu'au bout tu auras été extraordinaire !

Le blog d'Hélène
Ses photos




jeudi 29 décembre 2016

La boulette!

L'autre jour mon collègue Jonathan m'a dit que bon, ok il est sympa mon blog, mais quand même, de temps en temps, un truc drôle ça changerait un peu.
Alors j'ai réfléchi... réfléchi... réfléchi encore... et je me suis souvenue de cette mémorable boulette qui m'a couverte de honte et que je vais m'empresser de vous raconter! (Et après ça, je vais partir loin, très loin, très très loin, parce que vraiment, j'ai trop honte!)

Le décor : deux soignantes accompagnant des personnes âgées accueillies en institution. Parmi les personnes âgées, Madame Mésange, 85 ans, souffrant de troubles cognitifs et d'une paralysie des membres inférieurs. Parmi les soignantes, moi, aide-soignante fraîchement diplômée, pas encore très organisée.
C'est l'après-midi, nous venons de finir une activité et allons prendre le café, quand Madame Mésange me demande de l'accompagner aux toilettes. En soi, rien de sensationnel ni de compliqué. J'accompagne donc Madame Mésange aux toilettes et, ses jambes ne lui offrant presque plus d'appui, l'y installe à l'aide du lève-personne. Là encore, rien de sensationnel ni de compliqué, nous sommes toutes deux habituées à effectuer ce transfert ensemble et apprécions le confort que l'appareil nous procure dans cette manoeuvre. Alors que Madame Mésange est installée, je constate que sa protection a besoin d'être changée. Manque de pot, j'ai oublié d'en prendre une propre avec nous, je vais donc devoir retourner chercher le nécessaire dans la pièce d'à côté. Alors que je m'apprête à sortir, je lance en riant : 
- Je reviens dans une minute, j'ai oublié quelque chose... Quand on n'a pas de tête il faut des jambes!
Ahem...
Madame Mésange, qui souffre de troubles cognitifs et d'une paralysie des membres inférieurs, relève la tête, sourit, et me répond :
- Je confirme!

Voilà voilà voilà.

PS : j'ai eu de la chance, Madame Mésange avait beaucoup d'humour, et nous avons toutes deux ri de bon coeur. Mais dorénavant, je fais attention aux expressions que j'utilise, promis!


lundi 26 décembre 2016

La disparue

Noël. La table est mise pour deux. Ce soir, René et Simone réveillonnent seuls, leur fils et leurs petits-enfants ne les rejoindront que le lendemain pour le repas de Noël.
Le menu est simple, les vieux n'ont pas le coeur à faire la fête. Pas de jolie vaisselle sortie exprès pour l'occasion, pas de cadeaux enrubannés au pied du sapin... D'ailleurs ils n'ont pas fait de sapin. Une soirée morose en perspective, rien qu'entre eux, comme chaque année depuis que leur fille est partie. La vieille regarde les cadres posés sur la cheminée : leur photo de mariage, quelques portraits de leurs petits-enfants, quelques unes de leur fils, sur un bateau ou dans son jardin... et une unique photo de leur fille, avec son regard un peu étrange et son sourire en coin. Depuis qu'elle est partie, un silence pesant s'est installé entre les vieux époux. Ils ne parlent jamais d'elle, ne prononcent même pas son prénom. Comme si elle n'avait jamais existé.

Noël. La table est mise pour cinq. Pendant que la femme s'affaire encore en cuisine, Georges, son mari, fume une cigarette dans le jardin. Il n'a jamais aimé cette fête qui n'avait rien de festif. La joie forcée de ses parents, la bizarrerie de sa soeur, les réflexions de ses oncles et tantes, les silences gênés de ses grands-parents. Sitôt marié, il a déserté le réveillon de Noël en famille pour se consacrer à sa femme et sa belle-famille. Avec eux, tout semble normal, et cette normalité le rassure. Des gens normaux passant une soirée normale dans une maison normale. L'homme écrase sa cigarette et rentre se mettre au chaud. Ses beaux-parents ne vont pas tarder à arriver, il doit encore découper le chapon et coller un sourire de circonstance sur son visage. La soirée devrait être agréable, sa femme est magnifique, leur fils est adorable et ses beaux-parents sont charmants. Demain, le repas de Noël chez ses parents sera lugubre, une fois de plus, alors autant profiter de la belle soirée qui s'annonce.

Noël. La table est mise pour trois. Alain, le père, s'efforce d'offrir un réveillon de rêve à Théo et Lilou, ses enfants. Il les élève seul depuis que leur mère est partie. Il fait ce qu'il peut pour qu'ils ne manquent de rien, mais tout l'amour d'un père ne suffit pas à remplacer le sourire d'une mère. Demain, ils iront manger chez leurs grands-parents maternels. Il les déposera vite fait et viendra les récupérer le soir-même. Lui ne restera pas. Son beau-frère fera la gueule, comme d'habitude. Son beau-père boira plus que de raison et sa belle-mère ira pleurer dans la cuisine. Lui, il essaiera de faire bonne figure en revenant, pour ses enfants, pour sa femme qui n'est plus là, mais il sera dévasté par le silence oppressant qui entoure la disparue. Comme chaque année, il sera furieux contre sa belle-famille, mais il n'en montrera rien. Parce qu'il faut tenir, pour les enfants, pour cette famille ravagée par le silence et le chagrin.

Noël. La table est mise pour trente. Adèle est assise tranquillement sur son lit. Les soignants vont bientôt venir la chercher pour le repas, elle n'a rien d'autre à faire que regarder les photos punaisées au mur en attendant. Ces visages qui semblent lui sourire, elle croit les connaître... mais elle ne les reconnaît pas. René, Simone, Georges, Alain, Théo, Lilou... qui sont ces inconnus qu'elle semble avoir connus? Qui sont donc ces vieux assis dans leur cuisine, cet homme qui lui ressemble, cet autre qui sourit et ces enfants au regard malicieux? Qui sont donc ces gens dont les portraits ornent sa chambre? Et si plus personne n'existe pour elle, existe-telle encore pour quelqu'un?
Si sa mémoire a disparu, Adèle a-t-elle disparu avec elle?

mardi 20 décembre 2016

Normale

J'ai vingt-trois ans et je prépare le diplôme de monitrice éducatrice. Je suis en première année, je découvre un monde inconnu et je sens que les deux ans à venir vont être intenses.
Pour l'heure, je suis en stage d'observation dans un Institut Médico-Professionnel, avec des adolescents. J'ai pris ce stage par défaut, j'avoue, parce que je n'ai rien trouvé d'autre. C'est loin de chez moi, je viens en train le dimanche soir, dors dans un hôtel (très) bon marché toute la semaine, et rentre chez moi le vendredi soir.
Je n'aime pas ce stage. Je n'aime pas l'éducatrice de l'atelier "couture" qui fait semblant de ne rien voir quand Guillaume commence à s'énerver. J'ai peur de Laura, cette jeune fille au regard éteint qui peut être d'une force et d'une violence phénoménales en cas de crise. Je n'aime pas l'éducatrice de l'IME (Institut Médico-Éducatif) qui refuse de toucher les enfants pour maintenir la distance. Je n'aime rien ici, parce que tout me paraît triste et vide. Je n'aime rien parce que je suis fatiguée, parce que je suis loin de chez moi et surtout, j'avoue, parce que je n'ai jamais été très à l'aise avec les adolescents.
Malgré tout, le stage se passe, et j'apprends à connaître l'équipe éducative et les adolescents.
Parmi ces derniers, Bastien, seize ans. Bastien est un solitaire. Toujours un peu à l'écart, toujours un peu silencieux, il semble observer le monde de son regard triste. Bastien n'est pas comme les autres. Être un adolescent, ça n'est pas simple. Être un adolescent atteint d'un handicap, c'est encore moins simple. Être un adolescent atteint d'un handicap mais pas comme les autres adolescents atteints d'un handicap, c'est carrément compliqué.
Ce jour-là, c'est un vendredi, c'est la fin de la journée, tout le monde est prêt à partir. Certains rentrent chez eux pour le week-end, d'autres restent à l'IME. Il règne une ambiance particulière le vendredi, une sorte d'effervescence instable et inquiétante.
Dehors, un joyeux petit groupe fait une partie de baby-foot. Debout, un peu en retrait, je les regarde distraitement. À côté de moi, Bastien semble perdu dans ses pensées.
- Tu sais, j'étais comme toi avant, me dit-il soudain.
Je sursaute.
- Comme moi? C'est-à-dire?
- J'étais normal, me répond-il laconiquement.
"J'étais normal". Bastien avait une vie normale dans une famille normale. Et puis, un jour normal, il est monté dans une voiture normale avec son père normal et ils ont eu un accident. Voilà. Il n'a fallu que quelques secondes pour qu'il passe de sa vie normale à sa vie d'ici.
"J'étais normal". Ces trois mots, j'y pense encore, quinze ans après. J'entends encore la voix de Bastien quand il me les a dits, je vois encore ses yeux qui regardaient au loin. Je le vois, lui, ici et ailleurs, présent et absent.

Aujourd'hui, je suis aide-soignante en psychiatrie. Une aide-soignante normale menant une vie normale. Jusqu'à quand?

* Normal : qui est conforme à une moyenne considérée comme une norme, qui n'a rien d'exceptionnel.  (dictionnaire Larousse)



vendredi 25 novembre 2016

Journée internationale des aides-soignants

Demain c'est la journée internationale des aides-soignants. Évidemment, je ne voulais pas rater cette occasion. J'étais motivée. Si si, je vous assure, super motivée. Motivée pour écrire un billet qui raconterait toutes ces petites choses qui font que je fais un chouette métier. Et je m'étais même dit, naïve que je suis, que si je demandais à des pairs, il y aurait sans doute des anecdotes sympathiques à partager.
Alors, plus motivée que jamais, j'ai posté un court message dans un groupe de "blouses blanches", sur un célèbre réseau social. Message que voici :


Le groupe compte plus de 50 000 membres, je me disais qu'il y aurait peut-être une dizaine de réponses. Ou plus.
Sauf que...

Rien. Nada. Zéro.
Okay. Pas grave. Je vais l'écrire toute seule mon billet.

Mais, alors que je réfléchissais à la façon d'écrire quelque chose de joli qui ne serait pas trop mielleux, ni mièvre, ni gnangnan, je me suis souvenue de cette pétition qui traînait sur le net depuis des années : "Pour une reconnaissance du métier d'aide soignant" (pétition que je n'ai pas signée, mais là n'est pas le sujet)
Dans cette pétition, on trouve ce passage :



Okay okay. Donc les aides-soignants souffrent d'un manque de reconnaissance. Ils voudraient que leur travail soit valorisé et qu'on prenne conscience de leur rôle.
Dans cette même pétition, l'auteur parle également des ASH accédant au diplôme par la VAE, et ce n'est pas pour dire du bien de ce système.


À ce jour, la pétition compte un peu plus de 20 000 signatures (pas la mienne donc, parce que je ne pense pas qu'on sorte grandi à rabaisser les autres). Elle est diffusée via les réseaux sociaux et certains sites spécialisés. Donc 20 000 personnes signent pour faire parler du métier d'aide-soignant... mais pas une ne veut en parler. Bon.

Et du coup, je repense à la grève des infirmiers qui a eu lieu le 8 novembre. Seize organisations avaient appelé à rejoindre le mouvement. Parmi elles, des syndicats d'infirmiers salariés, des syndicats de libéraux, des organisations professionnelles IADE, la FNESI, et une association d'infirmiers libéraux. Mais rien qui représente les aides-soignants. Forcément, sur les groupes de "blouses blanches" du réseau social, ça a tiqué. Pourquoi les aides-soignants sont-ils absents du débat? Pourquoi n'entend-on pas leurs revendications? Pourquoi sont-ils à ce point ignorés?

Et là, je repense à un autre message que j'avais fait passer un mois auparavant sur le groupe de plus de 50 000 membres du célèbre réseau social dont je parle plus haut (vous suivez?) (oui, je pense à plein de choses en même temps, pour moi aussi c'est fatigant vous savez).
Message que voici :


Parmi les quelques réponses reçues (une vingtaine), en voici quelques unes :






Okay okay okay. Méfions-nous des vilains journalistes à la solde des méchants patrons. Gardons notre rancoeur pour nous et exprimons-nous entre nous, dans un groupe fermé, c'est plus sûr! À la limite, signons une pétition pour revendiquer notre statut, parce que quand même, on vaut mieux que ça!

Ben vous savez quoi? Faut pas vous étonner hein! On vous donne la parole, vous ne la prenez pas. On vous propose de valoriser votre métier, vous ne le faites pas. On vous offre une tribune, vous vous en méfiez.
Demain, c'est donc la journée internationale des aides-soignants. Peut-être parlera-t-on de la pénibilité de notre travail. Peut-être parlera-t-on aussi de cette aide-soignante de nuit qui vient d'être assassinée dans un EHPAD.  Peut-être les sujets ne feront-ils que quelques minutes au journal télé du soir. Peut-être. Peut-être serons-nous déçus du peu de visibilité que nous avons.

Mais au fond, à qui la faute? Quand les infirmiers sont dans la rue, qui nous empêche de nous joindre officiellement au mouvement? Quand on nous donne la parole, qui nous empêche de la prendre? Quand on a une fédération nationale, qui nous empêche d'y adhérer? (Pour info, elle est là : FNAAS)

Et si nous nous montrions? Et si nous parlions de nous et de notre métier? Et si nous arrêtions de nous comparer aux infirmiers et aux ASH?

Et si nous avions une véritable identité, revendiquée et assumée?