dimanche 13 août 2017

Fugue en papi majeur

Il regarde par la fenêtre. Il fait beau, seuls quelques petits nuages décorent délicatement le ciel bleu breton. C'est une belle journée, il est de bonne humeur, tout va bien.
Dans le miroir de la salle de bain, il vérifie son rasage, impeccable, sa coiffure, soignée, et sa tenue, parfaite pour l'occasion. Ne manque que la touche finale, un peu de parfum, celui que son fils lui a offert à Noël dernier. Il le porte rarement, mais aujourd'hui est un jour spécial. Aujourd'hui, il va voir Louise.
Il sort de chez lui sans fermer à clé. Inutile, tout est toujours tellement calme ici. Personne dans le couloir, comme toujours. Cette résidence est décidément d'un ennui mortel.
Il habite au premier étage mais il prend quand même l'ascenseur pour descendre. Il a toujours trouvé les escaliers trop sombres pour sa vue défaillante, et il ne faudrait pas risquer de se casser une jambe. Pas aujourd'hui en tout cas.
Personne dans le hall d'entrée. Personne sauf Marie, la fille de Michel. Michel est mort il y a deux jours, et la famille vient déjà vider les lieux. Il est peiné, il aimait bien Michel. C'était un vieux taiseux pas commode, pas très aimé par ici, mais ils étaient voisins depuis quelques années déjà et, au gré des parties de belote et de quelques repas pris en commun, ils avaient appris à s'apprécier.
Mais l'heure n'est pas à la mélancolie. Louise va l'attendre, et les heures leur sont comptées. Idéalement, il aimerait être rentré pour 18h, et Louise a un emploi du temps assez chargé elle aussi.
Les affaires de son défunt voisin sont embarquées dans une petite voiture garée devant l'entrée. Les portes sont ouvertes et il se faufile entre deux cartons. En passant, il se demande comment sera le prochain locataire. Encore un vieux, sans doute.
La résidence est loin de tout, il faut marcher un bon moment avant d'atteindre le centre-ville. Il marche à petits pas, sans trop se presser, et profite même de la promenade pour cueillir discrètement une rose dans le parc. Louise sera contente, elle qui aime tant les fleurs. 
Louise, justement, est là, devant lui. Radieuse, comme toujours. Ils se fréquentent depuis peu, quelques semaines à peine, c'est une histoire débutante, un peu hésitante, mais quoi qu'il en soit palpitante. Quel bonheur que ces retrouvailles hors de la monotonie de leurs vies respectives, lui dans sa résidence trop calme, elle dans sa famille envahissante. Comme à chaque fois, ils ont mille chose à se raconter, l'après-midi n'y suffira jamais! Alors ils parlent, un peu vite et un peu fort, pour ne pas perdre une miette de ce qu'ils ont à se dire. Ils parlent de leurs enfants, trop présents ou trop absents, de leurs voisins, trop bruyants ou trop calmes, de leurs vies, trop vides, là-dessus ils sont d'accord. Ils parlent aussi des nouvelles du monde, de ces menaces de guerre qui les inquiètent, leur rappelant les heures sombres de l'Histoire, et de ce président nouvellement élu, il est si jeune, que connaît-il de la vie?
Et pendant qu'ils se parlent sans se quitter des yeux, pendant qu'ils se perdent dans la contemplation de cette belle après-midi d'été, dans ce parc, sur ce banc, ils ne voient rien venir. Ils ne voient pas ces gendarmes qui s'approchent à grands pas, ils ne savent pas que cette sortie, leur sortie, sera relatée dans la presse en des termes infantilisants et moqueurs, et surtout, ils sont loin d'imaginer qu'un homme qui voit la femme qu'il aime, quand il a 93 ans, n'est plus qu'un "grand-père qui fugue pour retrouver sa petite-amie".

Quelques articles relatant "l'événement" (qui n'en est pas un), ici : 

http://www.bfmtv.com/police-justice/un-homme-de-93-ans-fugue-pour-retrouver-sa-petite-amie-1235183.html

http://www.leparisien.fr/insolite/cotes-d-armor-a-93-ans-il-fugue-pour-retrouver-sa-petite-amie-13-08-2017-7190739.php

http://www.lefigaro.fr/flash-actu/2017/08/13/97001-20170813FILWWW00067-il-fugue-de-sa-maison-de-retraite-pour-retrouver-sa-petite-amie.php?cmtpage=0

http://www.francetvinfo.fr/faits-divers/cotes-d-armor-un-grand-pere-de-93-ans-fugue-de-sa-maison-de-retraite-par-amour_2326037.html

http://www.laprovence.com/actu/en-direct/4576779/cotes-darmor-a-93-ans-il-fugue-pour-retrouver-sa-petite-amie.html

http://www.corsematin.com/article/article/cotes-darmor-a-93-ans-il-fugue-pour-retrouver-sa-petite-amie

http://actu.orange.fr/societe/insolite/bretagne-a-93-ans-il-fugue-pour-un-rendez-vous-amoureux-magic-CNT000000M5yBQ.html

http://www.francesoir.fr/societe-faits-divers/pleneuf-val-andre-93-ans-il-fugue-de-sa-maison-de-retraite-pour-aller-un-rendez-vous-galant-amoureux-balade-romantique-insolite-mignon-cotes-armor-saint-brieuc


http://www.estrepublicain.fr/insolite/2017/08/13/il-fugue-de-sa-maison-de-retraite-pour-un-rendez-vous-galant

https://www.francebleu.fr/infos/faits-divers-justice/cotes-d-armor-un-resident-de-maison-de-retraite-fugue-pour-un-rendez-vous-romantique-1502559959

http://www.dna.fr/actualite/2017/08/13/il-fugue-de-sa-maison-de-retraite-pour-un-rendez-vous-galant

http://www.lexpress.fr/insolite/bretagne-a-93-ans-il-fugue-pour-retrouver-son-amoureuse_1935055.html

http://www.ouest-france.fr/societe/faits-divers/un-homme-de-93-ans-s-enfuit-de-sa-maison-de-retraite-pour-un-rendez-vous-romantique-5186714

http://www.parismatch.com/Actu/Faits-divers/A-93-ans-il-fugue-de-sa-maison-de-retraite-pour-retrouver-son-amoureuse-1327217

https://www.valeursactuelles.com/faits-divers/93-ans-il-senfuit-de-sa-maison-de-retraite-pour-rejoindre-sa-petite-amie-87551

https://www.lematin.ch/faits-divers/a-93-ans-il-fugue-de-l-EMS-pour-rejoindre-sa-petite-amie/story/20589575 

http://www.ledauphine.com/france-monde/2017/08/13/il-fugue-de-sa-maison-de-retraite-pour-un-rendez-vous-galant

http://www.vsd.fr/actualite/insolite-a-93-ans-il-s-enfuit-de-sa-maison-de-retraite-pour-un-rendez-vous-amoureux-22357




Et pour info, ce que dit la loi :

https://www.legifrance.gouv.fr/affichTexte.do?cidTexte=JORFTEXT000000244248
 
https://www.has-sante.fr/portail/upload/docs/application/pdf/Liberte_aller_venir_court.pdf

http://www.maisons-de-retraite.fr/La-vie-en-etablissement/La-vie-en-maison-de-retraite/Les-visites-et-sorties

http://www.actusoins.com/17079/fugue-dun-patient-quelle-responsabilite-les-infirmieres.html


vendredi 28 juillet 2017

Boum!

C'était l'heure calme, après le repas. L'équipe de l'après-midi, fraîche et souriante, venait remplacer celle du matin, fatiguée. Les transmissions se faisaient au calme, dans une petite pièce à part, autour d'un café et de petits gâteaux laissés par la dernière stagiaire aide-soignante. C'était l'heure calme après la course folle des levers, des toilettes et des repas, avant la course folle des changes, des repas et des couchers.
Les soignants venaient de finir leurs transmissions. Une glycémie, une visite, une sortie, un état de fatigue, une constipation... Des transmissions classiques dans un EHPAD pas si classique que ça. Après les infos du jour, le cadre avait proposé de remplir la grille AGGIR de Monsieur Pivert, 78 ans. L'équipe en était à l'item 10, et il fallait répondre à la question suivante : "Monsieur Pivert sait-il alerter en utilisant les moyens de communication à distance (cris, téléphone...)?"
Soudain, il y avait eu comme un bruit sourd. Et puis rien. Rien, sinon les bruits habituels. Le bruit de la télé, des pas traînants de Monsieur Moineau, de la complainte de Madame Mésange.
Les soignants s'étaient sont tous levés prestement. Un bruit sourd, ça n'était jamais bon signe.
Dans le salon, tout semblait normal. Quelques résidents somnolaient devant la télé qui crachait un énième téléfilm à l'eau de rose. Madame Pie soliloquait dans le vide, Monsieur Vautour grignotait la manche de son pull, Monsieur Faisan tentait désespérément de franchir un obstacle avec son déambulateur.
À première vue, donc, tout était normal. À un détail près. L'obstacle qui gênait Monsieur Faisan, c'était un pied. Le pied de Madame Alouette. Et cette dernière était par terre, dans une position improbable et sans doute douloureuse.
Quant à Monsieur Pivert, il était tranquillement assis à côté et lisait son journal en repoussant distraitement la canne de Madame Alouette qui avait atterri sur son pied.
Pas de cris, pas de pleurs, pas de panique. Un clown unijambiste aurait pu traverser le salon en chantant du Sardou avec l'accent marseillais que ça n'aurait rien changé au cours des choses.
Quelques minutes plus tard, Madame Alouette ayant été relevée et installée confortablement dans un fauteuil, les soignants reprirent leur grille AGGIR. Et à la question "Monsieur Pivert sait-il alerter?", ils répondirent en choeur : NON!


samedi 3 juin 2017

Coralie a parlé

Au début, c'était bien. Coralie était contente d'être là, dans ce service, avec cette équipe. Les collègues étaient sympathiques, l'ambiance aussi, et le boulot lui plaisait.
Et puis...

Fermer les yeux, ne surtout pas regarder.

Et puis elle a vu et entendu des choses qui la mettaient mal à l'aise. Des moqueries, des petites humiliations, des repas vite expédiés.
Mais elle s'est tue. Parce qu'elle était nouvelle, parce qu'elle se disait que ça n'était pas bien grave, parce qu'elle n'allait quand même pas jouer la rabat-joie de service.

Ne pas y penser. Ce n'est qu'un mauvais moment à passer.

Mais, au fil des semaines, puis au fil des mois, elle a vu et entendu de plus en plus de choses qui la mettaient mal à l'aise. Des privations, des menaces, parfois même des insultes.

Dans quelques secondes à peine tout sera fini.

Elle n'a plus pu se taire. Parce que ça faisait trop de choses, parce qu'elle ne pouvait plus fermer les yeux, parce que sa conscience lui criait de faire quelque chose.

C'est comme un grand souffle d'air.

Elle a essayé d'en parler. Doucement. Timidement. Mais à chaque fois, la réponse était la même. 
"Tu te fais des idées" 
"Ça n'a rien de méchant" 
"C'est le boulot qui veut ça" 
"C'est pour leur bien tu comprends?"

Ses cheveux volent. Elle aussi.

Alors, tout aussi doucement et timidement, elle en parlé à la cadre.

Une petite poupée de chiffon qui tombe, qui tombe...

Après ça, elle a été convoquée dans un bureau avec d'autres cadres, et il fallu tout raconter en détail. Les menaces, les humiliations, les insultes. Les cadres lui ont dit qu'elle n'avait rien à craindre. Qu'elle avait bien fait. Qu'elle était courageuse. Ils étaient gentils et rassurants.

Son corps désarticulé, sa pensée déconnectée...

Les hasards des contrats de remplacement ont fait qu'elle a justement changé de service au même moment. Ça tombait plutôt bien, parce que ça risquait de devenir compliqué pour elle. Un hôpital, c'est grand, les équipes tournent, et c'est tant mieux.

Elle manque d'air. Mais ce ne sera bientôt plus un problème.

La suite de l'histoire, elle ne l'a pas sue, et elle n'a surtout pas cherché à savoir. Elle est arrivée dans un autre service, avec une autre équipe, et c'était très bien ainsi.

Crier? À quoi bon? C'est trop tard maintenant.

Mais petit à petit, elle a senti comme une gêne. Des silences, des regards en coin, des conversations qui s'interrompaient quand elle arrivait. Et des allusions, plus ou moins fines, plus ou moins fréquentes.

Bientôt le sol. Bientôt la fin. 

Une ancienne collègue l'a contactée et lui a dit que tout le monde savait ce qu'elle avait fait. Elle a eu peur. L'hôpital est une grande famille, et on ne s'en prend pas à un de ses membres impunément. Qu'allait-il se passer maintenant?

Ô Temps! Suspends ton vol... 

Elle a continué à travailler comme si de rien n'était. Du moins elle a essayé. Mais leurs silences, leurs regards en coin, leurs petites allusions quotidiennes, elle les supportait de moins en moins.

La course folle des collègues, leurs cris...

Et les cadres qui l'avaient reçue si gentiment, où étaient-ils maintenant? Étaient-ils avec elle dans le vestiaire? Étaient-ils avec elle dans le service? Étaient-ils avec elle dans les chambres? Non. Ils étaient dans leurs bureaux, pendant qu'elle pleurait dans sa voiture. Ils étaient ensemble, pendant qu'elle était seule.

Sur le bitume, une tache rouge autour d'une tenue blanche.

Que pouvait-elle faire maintenant? Changer de service ne servirait à rien, sa réputation la précédait. Partir? Rester? Subir? Résister? Elle n'avait plus envie de rien, alors elle avait choisi de ne pas choisir. Partir et rester.
 

La fin. Et le silence, enfin.

 

dimanche 21 mai 2017

Tour de chant

Chez Madame Anémone, je suis une diva. C'est Carmen qui lui savonne le dos, La Traviata qui l'aide à s'habiller et Norma qui refait son lit. Nous partons dans des duos improbables, nos voix déraillent et ses voisins de chambre doivent nous haïr, mais tant pis, tant pis pour leurs oreilles et nos cordes vocales, nous chantons quand même et ça nous amuse !

Avec Monsieur Bégonia, on s'entraîne dur à danser le rock. Pas toujours facile vu qu'il est en fauteuil, mais qu'importe, un fauteuil ça roule et ça virevolte, alors dansons et rions ! Notre chorégraphie n'est pas encore au point, nous manquons cruellement d'entraînement, mais bientôt nous partirons en tournée internationale, nous serons riches et célèbres et mangerons du homard à tous les repas, foi de rockeurs  !

Madame Capucine ne parle presque plus et ses yeux ne s'ouvrent que rarement. Mais si je mets un disque de Sardou, ses paupières se soulèvent et ses lèvres esquissent un léger sourire. Je fredonne, elle m'accompagne, je me tais, elle continue. Finalement, "la maladie d'amour" fait parfois des miracles.

Monsieur Dahlia se débat pendant la toilette. Il se crispe et s'agrippe aux barrières de lit, tout en s'enfonçant dans son matelas pour échapper au gant. Alors je chantonne du Brassens, il plonge ses yeux dans les miens, fredonne à mi-voix et se détend doucement. La toilette se termine en douceur et, à défaut des sabots d'Hélène, je finis par le chausser de ses mocassins. 

"Voici le printemps
La douceur du temps
Nous fait des avances...
Partez mes enfants
Vous avez vingt ans
Partez en vacances..."
C'est en chantonnant gaiement cet air entêtant que je pénètre dans la chambre de Madame Églantine... et puis je me souviens subitement que cette dernière souffre d'un syndrome de Korsakoff... et que je suis tout bonnement en train de chanter "Ah le petit vin blanc!"
Malaise.
Euh... oups?

Monsieur Freesia chante en breton. Je ne comprends strictement rien aux paroles, mais j'esquisse un pas de danse en mimant un Laridé, j'entraîne avec moi Madame Gentiane qui rit aux éclats, et nous finissons en ronde folle dans la salle à manger.

Monsieur Hibiscus ne marche presque plus. Mais une valse, non, vraiment, ça ne se refuse pas. À mon invitation, il se lève en chancelant, s'agrippe à ma taille, trébuche un peu, se raccroche à mon bras, et un, deux, trois, le Beau Danube bleu nous emporte tous deux.

Je finis mon tour de chambre et de chant, j'ai récolté un beau bouquet de sourires et j'ai des chansons plein la tête.
La musique adoucit les moeurs... et la vie en EHPAD.


lundi 8 mai 2017

L'attente des résultats

Le week-end à l'EHPAD, c'est effectif réduit (ben ouais, faut pas creuser la dette comme dirait François Fillon). Donc, pour 26 résidents, c'est une aide-soignante de matin (6h45 - 14h15), une aide-soignante de journée (7h30 - 17h30) et une aide-soignante d'après-midi (13h45 - 21h15). Infirmière et ASH se partagent entre les deux étages (EHPAD et USLD), courant de l'un à l'autre avec leurs chariots de médicaments, de repas et de ménage.  Autant vous dire qu'on ne chôme pas. À partir de 19h, une fois le repas du soir fini, l'aide-soignante de l'EHPAD est seule. Seule avec 26 résidents. Certains se couchent seuls, d'autres non. Certains ont besoin d'un change, d'autres non. Certains marchent, d'autres non.
Accompagner les résidents au lit, baisser les volets, vérifier que les vêtements propres sont prêts pour le lendemain, vider les chariots de linge, écrire quelques transmissions et, entre deux courses dans le couloir, raccompagner Monsieur C qui ne trouve plus sa chambre, changer les draps de Mme R, retrouver les chaussons de Monsieur D...
Ce week-end, c'était la première fois que je faisais l'horaire du soir, et j'étais stressée. Stressée à l'idée de ne pas y arriver, d'oublier quelque chose, d'être en retard... Stressée pour tout en fait. Samedi soir, ça a été. Certes, je n'ai pas eu le temps de manger, mais je m'attendais vraiment à pire comme timing, alors la pause casse-croûte, franchement, c'était juste un détail.
Mais hier, c'était autre chose. Parce qu'hier, c'était la soirée électorale, et au stress de faire bien s'ajoutait le stress du résultat de l'élection présidentielle. Alors, entre deux couchers, je jetais de temps en temps un oeil à la télé du salon. Mme A, installée sur l'un des fauteuils, hésitait à rejoindre sa chambre, malgré sa fatigue.
"Je suis trop fatiguée pour rester devant la télé. Mais si je vais me coucher sans savoir qui est élu, je n'arriverai pas à dormir... Qu'est-ce que je dois faire?"
Je lui ai donc proposé donc d'aller se coucher maintenant, en lui promettant de passer la voir à 20h pour lui annoncer le nom du nouveau président. Rassurée, elle a rejoint sa chambre et j'ai continué mon tour. À 20h, je me suis assise au salon, parmi les quelques résidents qui regardaient la soirée électorale, et nous avons appris ensemble le nom du futur Président de la République.  À peine assise, aussitôt levée, pour aller voir Mme A. Elle était couchée mais ne dormait pas. Je me suis assise au bord du lit et lui ai annoncé qu'Emmanuel Macron était élu. Elle a pris mes mains dans les siennes et m'a dit :
"Je suis contente que tu sois venue me le dire, parce que je n'aurais pas pu m'endormir sans savoir. "
Puis elle a ajouté :
"Tu sais, ma petite, j'avais peur. Parce qu'on l'oublie trop souvent, mais Hitler est arrivé au pouvoir de façon démocratique lui-aussi."

Bref, hier soir j'étais seule pour 26 résidents, j'étais fatiguée, je n'ai pas pris le temps de manger, mais j'étais contente d'avoir pu rassurer Mme A. Et mes mains dans les siennes, à ce moment-là, ça valait toutes les soirées électorales du monde.

mercredi 26 avril 2017

Engagez-vous!


En France, en 2012, il y avait 390 000 aides-soignants.
Sur Facebook, en 2017, il y a 75595 membres sur le groupe des "blouses blanches" (groupe comprenant essentiellement des AS, des AMP, des ASH et des IDE.
En avril 2017, la FNAAS (Fédération Nationale des Associations d'Aides-Soignants) compte un peu moins de 800 adhérents.
Et les autres, où sont-ils?

En France, en 2017, on compte environ 66 millions d'habitants.
Parmi eux, 47 millions d'électeurs sont inscrits sur les listes électorales.
Le 23 avril 2017, il y a eu 36 millions de votants au premier tour de l'élection présidentielle.
Et les autres, où étaient-ils?


Depuis des années, la colère gronde.
Colère des soignants épuisés qui n'en peuvent plus de leurs conditions de travail. Colère exprimée sur les réseaux sociaux, en salle de pause, en famille, entre amis...
Colère des citoyens blasés par les turpitudes de la politique.  Colère exprimée sur les réseaux sociaux, dans la presse, en famille, entre amis...

Et concrètement?

Concrètement, moins d'un aide-soignant sur cinq cents adhère à sa fédération.
Concrètement, plus d'un électeur sur cinq n'est pas allé voter dimanche. 

Et vous, vous faites quoi pour changer les choses?

mercredi 29 mars 2017

Les prothèses


Récit d'un étudiant infirmier.

C’est une histoire qui commence comme une entrée non prévue en réanimation chirurgicale. L’anesthésiste nous appelle et nous pose le contexte : une femme d'une soixantaine d'années, qui vient de se faire opérer et qui va être un peu suivie chez nous, parce que l’histoire est compliquée. Pas beaucoup d’infos. Juste que c’est une opération lourde, avec un montage chirurgical complexe. J’arrive dans la chambre. On est en train de l’installer. Elle est encore intubée. Je remarque son teint, très jaune, ictérique.

Je m’installe dos à la fenêtre, les soignantes lui enlèvent sa chemise de patiente, pleine de bétadine, pour pouvoir la scoper. Ses seins se dévoilent. Je les regarde, comme le reste, et je n’y réfléchis pas trop.

Je vois une des infirmières les toucher. Rapidement. Mais pas par accident. Elle s’exclame “eh bah dites donc, pas mal les prothèses”. Elle rit, et ses collègues rient avec elle. Je regarde la patiente. Elle ouvre les yeux, commence à sortir de l’anesthésie. Les rires s’accroissent “ha merde en plus elle se réveille !”. Absolument plus de complexe dans l’offense.
Je tourne la tête, gêné, en espérant que la patiente ne se souviendra pas de ce moment. Mes yeux croisent ceux de l’interne. Je sens qu’elle vit cette situation comme moi. Avec un mélange de gêne et de dégoût, mais on ne dit rien. Nous ne sommes pas la majorité absolue dans cette pièce.

Elles remettent une chemise d'hôpital propre à la patiente. Trop tard pour elle, son intimité est bafouée.

Je suis sidéré.

Je réfléchis. J’ai affaire à des soignants qui portent un jugement de valeur sur le choix esthétique d’une personne. Les seins je les ai vus. Ils étaient normaux, comme des seins peuvent l’être. Ni exubérants, ni hors du commun. Il fallait les voir ces seins. Parce qu’avant de les voir, il faut voir les pansements, les cicatrices, l’ictère jaunissant jusqu’au blanc de ses yeux, il fallait aussi voir ses drains, et la péri-anesthésie.

Quelques secondes passent et je tente de trouver des explications, je ne sais pas pourquoi mais je me dis que vu la (petite) taille de ses prothèses, elle était peut être complexée, à une autre époque, de ne pas avoir de poitrine, alors, elle s’est fait opérer. Pourquoi pas ? Après tout, il y a une vie avant soixante ans, une vie avant le cancer (et même après, n’en déplaise à celles qui ont jugé). Et puis même si elle voulait juste des beaux seins on s’en fout putain ! C’est pas le propos, ça ne devrait jamais l’être

Quelques minutes passent, l’installation se termine. On récupère le dossier. Je le lis. Dans sa famille, sa mère et sa soeur ont eu des antécédents de cancer du sein. Facteur de risque génétique important. Elle a subit une mastectomie, avec reconstruction mammaire.

Les autres l’ont lu aussi. Comme moi. Elles n’en ont pas été gênées. Moi si.

J’aimerais juste que la guérison de cette femme arrive aussi vite que le jugement de ces soignantes. Au moins, ce serait très très bien pour elle.