jeudi 21 juillet 2016

Petites négligences ordinaires

2002. Je suis en formation de monitrice éducatrice et j'effectue mon stage dans un foyer d'accueil médicalisé. À l'époque, je trimballe toujours avec moi un cahier jaune dans lequel j'écris plein de choses. J'y prends des notes sur ce que je vois et ce qui m'interroge. Parmi les résidents qui vivent ici, une femme me touche particulièrement. Je l'appellerai Monique.
Monique a soixante ans et une déficience mentale sévère. Elle ne parle quasiment pas. Elle pleure beaucoup et l'équipe éducative ne sait pas toujours pourquoi.

Dans mon cahier jaune, au milieu des notes en vrac, je tiens aussi un journal de bord, et j'essaie d'y consigner les faits marquants du jour. Monique, justement, me marque. Alors, au milieu des notes prises à la volée, j'écris aussi ceci : 

Jour 1 : Monique pleure.
Jour 2 : Monique pleure.
Jour 3 : Monique pleure.

Chaque jour, Monique pleure. Chaque jour, je demande pourquoi mais ni elle ni l'équipe éducative ne peuvent me répondre. Je suis perplexe. Alors je continue de noter.

Jour 4 : Monique pleure.
Jour 5 : Monique pleure.
Jour 6 : Monique pleure.

Les jours passent et ne se ressemblent pas. Sauf pour Monique. Les pleurs de Monique sont une espèce de ritournelle quotidienne à laquelle on finit par s'habituer.

Jour 7 : Monique pleure.
Jour 8 : Monique pleure.
Jour 9 : Monique pleure.

Je découvre plein de choses pendant ce stage. Le travail en équipe pluridisciplinaire, les animations pour les résidents, le conseil de vie sociale. J'écris tout ça dans mon cahier jaune, tout en préparant mon projet d'activité. Et toujours ces deux petits mots.

Jour 10 : Monique pleure.
Jour 11 : Monique pleure.
Jour 12 : Monique pleure.

Au bout de quelques semaines, retour à l'école pour une brève période de cours avant de reprendre le stage. J'essaie de synthétiser mes notes afin de commencer mon rapport de stage.

Jour 13 : Blablabla... Monique pleure... Blablabla...
Jour 14 : Blablabla... Monique pleure... Blablabla...
Jour 15 : Blablabla... Monique pleure... Blablabla...

Mais, en relisant les notes prises les jours d'après, stupeur!

Jour 16 : Blablabla... Blablabla... Blablabla...
Jour 17 : Blablabla... Blablabla... Blablabla...
Jour 18 : Blablabla... Blablabla... Blablabla...

Monique ne pleure plus. En fait, si. Monique pleure encore, mais je ne l'écris plus. Je ne l'écris plus parce que je ne le remarque plus. Ce qui m'avait marquée au début du stage s'est transformé en habitude, puis en routine. Monique pleure tous les jours, alors à quoi bon le noter puisque c'est toujours pareil? À quoi bon le signaler puisqu'on ne peut rien y faire?  

Je me suis habituée aux pleurs de Monique, et à notre impuissance. Je me suis habituée à sa douleur et au fait que nous n'arrivions pas à la soulager. Monique pleure, c'est comme ça depuis toujours et on n'y peut rien.

Ce jour-là, en relisant mon cahier jaune, je prends conscience de quelque chose. Ça ne m'a pris que quelques semaines pour m'habituer à ce qui me touchait si profondément. À peine quelques semaines pour m'habituer aux pleurs et à la souffrance d'une femme. Alors quelle professionnelle serai-je dans quelques années? Serai-je blasée? Indifférente? Insensible? Serai-je encore capable de me demander pourquoi quelqu'un pleure et comment le soulager?


2016. Est-ce que Monique pleure encore? 


mardi 19 juillet 2016

Silence, on meurt!

Le 13 juin, un infirmier de 55 ans s'est suicidé dans son bureau de l'hôpital de Rangueil.
Le 24 juin, une infirmière du groupe hospitalier du Havre a mis fin à ses jours, laissant à son mari une lettre parlant de conditions de travail en dégradation constante.
À propos de ces deux drames, pas un mot de Marisol Touraine.

Le 14 juillet, à Nice, un homme tue 84 personnes au volant d'un camion.
Le 15 juillet, Marisol Touraine tweete ceci :


Alors... comment dire? Madame Touraine, il y a des milliers, pardon, des dizaines de milliers de "professionnels des hôpitaux" qui s'engagent quotidiennement auprès de leurs patients.

Il y a Marc, aide-soignant de nuit en gériatrie, qui fait le pitre pour tenter d'arracher un sourire à cette femme âgée et désorientée qui pleure de n'être pas chez elle.
Il y a Valérie, infirmière en gastroentérologie, qui essaie de réconforter cette jeune femme dont le père va mourir.
Il y a Sébastien, aide-soignant en oncologie, qui part à la recherche d'une crème à la vanille dans les services voisins pour cet homme qui ne peut rien avaler d'autre.
Il y a Sophie, auxiliaire de puériculture, qui rassure du mieux qu'elle le peut cette jeune mère angoissée.
Il y a Jean, agent hospitalier en médecine polyvalente, qui chantonne doucement en passant dans la chambre de ce très vieux monsieur en fin de vie.
Il y a  Hélène, infirmière en psychiatrie, qui essaie de communiquer avec ce petit garçon autiste.
Il y a Solange, aide-soignante en pédiatrie, qui écoute longuement ces jeunes parents inquiets.

Il y en a tant d'autres...
Tant de "professionnels des hôpitaux" dont l'engagement est exceptionnel.
Tant de "professionnels des hôpitaux" qui font comme ils peuvent avec les moyens du bord.
Tant de "professionnels des hôpitaux" méprisés et fatigués de l'être.

Faut-il que nous soyons des héros pour mériter de trouver grâce à vos yeux?
Faut-il des vitres brisées dans un hôpital pour enfants et "un engagement exceptionnel dans une nouvelle épreuve" pour avoir l'honneur d'être entendus?

Finalement, nous faut-il remercier les casseurs et les terroristes qui, par leurs actions odieuses et meurtrières, nous permettent d'attirer votre bienveillante attention au moins une fois de temps en temps?





dimanche 17 juillet 2016

Le contrat

Article 212 : Les époux se doivent mutuellement fidélité, secours, assistance.

Tu te rappelles mon amour? Ces voeux, nous les avons faits ensemble devant le maire. Toi, moi, par un beau samedi du mois de juin, il y a cinquante-quatre ans. Toi dans ton beau costume, moi dans ma robe blanche. Nos parents, fiers, souriants, et cette belle photo de nous en noir et blanc qui trône sur la cheminée depuis tant années. Fidélité, secours, assistance. Des engagements que nous avons tenus. Jour après jour, malgré la trop charmante voisine qui te tournait autour, malgré la perte de ton emploi, malgré l'accident qui a coûté la vie à notre fille.

Article 213 : Le mari est le chef de la famille. Il exerce cette fonction dans l'intérêt commun du ménage et des enfants.

La femme concourt avec le mari à assurer la direction morale et matérielle de la famille, à pourvoir à son entretien, à élever les enfants et à préparer leur établissement.

Tu as travaillé dur. J'ai élevé nos enfants et tenu la maison. Quand tu rentrais le soir, la soupe était prête et la maison propre. Un parfait petit mari travailleur, une parfaite petite maîtresse de maison. Une parfaite petite famille dans une parfaite petite maison.

La femme remplace le mari dans sa fonction de chef s'il est hors d'état de manifester sa volonté en raison de son incapacité, de son absence, de son éloignement ou de toute autre cause.

Parfois, tu partais loin. Je m'occupais de tout. Tu pouvais avoir l'esprit tranquille, tu savais que tout irait bien en ton absence. Je pouvais avoir l'esprit tranquille, je savais que nous serions heureux de nous retrouver.

Article 214 : Si le contrat de mariage ne règle pas la contribution des époux aux charges du mariage, ils contribuent à celles-ci en proportion de leurs facultés respectives.
L'obligation d'assumer ces charges pèse, à titre principal, sur le mari. Il est obligé de fournir à la femme tout ce qui est nécessaire pour les besoins de la vie selon ses facultés et son état.

Nous n'avons presque manqué de rien. Nous avons pu acheter notre maison et payer les études des enfants. Tout était bien. Bien sûr il y a eu des périodes difficiles, parfois, mais ça n'était rien à côté des privations subies pendant la guerre. Nous avions tellement manqué de tout quand nous étions enfants! Alors, pouvoir manger à chaque repas et dormir au chaud, quel luxe en vérité!

La femme s'acquitte de sa contribution aux charges du mariage par ses apports en dot ou en communauté et par les prélèvements qu'elle fait sur les ressources personnelles dont l'administration lui est réservée.
Si l'un des deux époux ne remplit pas ses obligations, il peut y être contraint par l'autre époux dans les formes prévues à l'article 864 du code de procédure civile.

Nul besoin de contrainte dans notre couple. L'argent n'a jamais été sujet de discorde entre nous. Nous étions économes sans être radins, nous avions ce qu'il fallait sans crouler sous l'opulence. Je n'ai jamais vérifié tes fiches de paye, tu n'as jamais vérifié mes dépenses pour le ménage. La confiance était totale et réciproque.


Article 215 : Le choix de la résidence de la famille appartient au mari ; la femme est obligée d'habiter avec lui, et il est tenu de la recevoir.
Lorsque la résidence fixée par le mari présente pour la famille des dangers d'ordre physique ou d'ordre moral, la femme peut, par exception, être autorisée à avoir, pour elle et ses enfants, une autre résidence fixée par le juge.

C'est sur ces dernières phrases que nos chemins se séparent. Tu comprends mon amour, je ne peux plus vivre avec toi. Parce que justement, je ne vis plus. Parce que je passe mes jours et mes nuits à m'inquiéter pour toi. Parce que nous sommes devenus des étrangers l'un pour l'autre. Je ne suis plus ton épouse. Je suis parfois ta soeur, souvent ta mère, et la plupart du temps une parfaite inconnue. Tu n'es plus mon époux. Tu es celui qui hurle la nuit, celui qui m'insulte, celui qui m'ignore. Je voudrais t'aimer, mais je n'y arrive plus. Parce que tu me fais peur, parce que m'épuises, parce que tu finiras par me tuer.
Je ne me débarrasse pas de toi mon amour. Je le fais pour toi, pour moi, pour nous. Je le fais parce que nous avons été un couple heureux, et que je veux garder ce souvenir de nous. Parce que tu étais mon mari, mon amant, mon tout. Parce que notre amour n'a pas su résister à la maladie. Parce que je suis trop vieille pour mourir d'amour.
Tes valises sont prêtes. Toi, tu tournes en rond dans le salon, comme tous les jours. Je t'ai parlé de cet endroit où tu allais, je t'ai dit que je ne t'abandonnais pas mais que je te confiais à d'autres qui sauront mieux s'occuper de toi. Je ne t'ai pas menti. Alors pourquoi ai-je ce sentiment amer d'une ultime trahison? Pourquoi cette culpabilité lancinante? Pourquoi cette envie de mourir quand je t'offre une nouvelle vie?
Pourquoi ce chagrin d'amour alors que nous nous sommes tant aimés?

Article final : Jusqu'à ce qu'Aloïs vous sépare.* 


* merci à @kataidante pour la touche finale

dimanche 10 juillet 2016

Mon passé, votre présent

Je suis assise dans un fauteuil et j'attends. J'attends quoi? J'ai oublié. Sans doute un repas, mais je ne sais plus lequel. Pas grave, pas important.
En face de moi, le mur. Sur le mur, des photos. Je les regarde attentivement. Des bébés joufflus, des enfants souriants, une photo de mariage... Qui sont tous ces gens? Je scrute chaque visage, à la recherche d'un indice. Le gros bébé, à gauche, ressemble vaguement à ma petite-fille Élodie quand elle était petite. Le blondinet, au milieu, avec son pull à rayures, on dirait bien le petit Paul... Mais Paul a au moins trente ans maintenant, si ce n'est plus... Donc ce n'est pas lui... Son fils peut-être? Et là, cette photo de mariage? La mariée est belle, très belle même, aussi belle que pourrait l'être Cassandra... Quant au marié, non, vraiment, son visage ne me dit rien. Je ne le connais sans doute pas. Depuis combien de temps n'ai-je pas vu Cassandra? Elle passait tous ses étés chez nous quand elle était petite. Le jardin était son terrain de jeux, elle y avait construit une cabane avec ses cousins. Des étés de rires, de clafoutis aux cerises et de courses à vélo dans le petit bois. Et puis les petits-enfants ont grandi, et j'ai vieilli. Charles est parti il y a longtemps déjà. Le crabe a grignoté ses poumons et sa vie. Cinquante-quatre ans d'amour. Quel vide il a laissé derrière lui! De mamie-gâteau je suis passée à mamie-ronchon. Les douleurs du veuvage et de l'arthrose ne sont pas les compagnes idéales quand on veut rester une gentille grand-mère.
Les petits-enfants ont grandi. Les études, les mariages, les enfants... Et mes enfants sont devenus grands-parents à leur tour. À eux maintenant les rôles de mamie-tricot et papi-bricole, moi je suis devenue la Vieille, celle qui est trop vieille pour s'occuper des enfants, trop vieille pour les faire sauter sur ses genoux, trop vieille pour leur faire de bons gâteaux. Je suis devenue la Vieille dans sa vieille maison, avec son vieux chat, ses vieux meubles et ses vieux souvenirs. La vieille qui pue le vieux.
La dépendance a fait irruption sans que je m'y attende. À défaut de recevoir les visites de la famille, j'ai reçu celles des soignants. Aides à domicile, infirmières, kinés... Je n'avais presque plus rien à faire, juste à rester assise dans mon vieux fauteuil à attendre le ding dong de la prochaine visite. Reposant... et mortellement ennuyeux.
L'étape d'après, en toute logique, c'était la maison de retraite. Parce que la Vieille était trop dépendante, parce que c'était trop risqué de rester seule dans cette grande maison, parce que je serais mieux ici... Tu parles! Ils m'ont bien eue sur ce coup!
Ils m'ont acheté des meubles neufs, plus petits, plus fonctionnels, et m'ont demandé d'y caser l'essentiel de ma vie. Ils m'ont acheté des vêtements neufs, parce que les miens sentaient trop le vieux. J'avais une grande et vieille maison, j'ai maintenant une petite chambre neuve. J'avais des robes uniques, cousues de mes mains, j'ai maintenant des vêtements fabriqués en série par des gens que je ne connais pas.
Ils m'ont installée ici avec mes meubles et mes vêtements neufs, fiers d'eux, fiers du sacrifice financier qu'ils faisaient pour la Vieille, alors que je ne leur avais rien demandé, et ils sont repartis. Ils sont venus me voir tous les jours, puis toutes les semaines, puis tous les mois... Et maintenant, une fois de temps en temps... Parce qu'ils sont loin, parce qu'ils sont occupés, parce qu'ils ont du travail... Parce qu'aller voir la Vieille qui pue le vieux dans sa prison pour vieux, c'est pas très glamour comme sortie dominicale.
Mais ils pensent à moi, ils me le répètent à chaque fois. D'ailleurs, ils m'amènent des photos. Des photos de bébés joufflus, de blondinets souriants et de mariages auxquels je n'ai pas été invitée. Ils m'envoient des faire-part de naissance et des cartes postales de destinations lointaines... Espagne, Martinique, Inde... Ils me parlent de leur boulot, de leurs gosses, de leur vie... Mais ils ne me parlent pas de la mienne.
Sur le mur en face de moi, je regarde leurs vies. Leurs vies dont je ne fais plus partie. Je regarde ces enfants que je ne connais pas et dont, en toute sincérité, je me moque éperdument. Je vais bientôt mourir. Je n'ai pas particulièrement peur, je ne suis pas particulièrement triste. J'ai fait mon temps, c'est tout.
Je voudrais revivre mon passé, pas vivre le présent des autres. Je voudrais qu'on me laisse m'enfermer dans mes souvenirs.
Je voudrais respirer le parfum de Charles, caresser le bois de ma vieille armoire, écouter les chansons de mes vingt ans, manger du clafoutis aux cerises, revoir les gens et les lieux que j'ai aimés, pas ceux que je n'aurai pas le temps d'aimer.
Laissez-moi repartir en arrière, et continuez sans moi. Ne soyez pas tristes... Je serai tellement plus heureuse ainsi, dans les sensations du passé.
Tant de beaux souvenirs, tant de joies surannées, tant de bonheur oublié... Les rires... les clafoutis... les mains de Charles... les boucles blondes de mon petit garçon...

jeudi 7 juillet 2016

Petite mamie

Parfois, quand je m'ennuie, ou quand je cherche un peu d'inspiration pour un billet ou un article, je vais regarder du côté des réseaux sociaux et de ce qui se raconte sur les groupes dédiés aux auxiliaires de vie. Ma source principale, je l'avoue, c'est Facebook. Et j'y trouve des trésors.
L'autre jour, une auxiliaire de vie en formation a posé la question suivante :

E. : "Que pensez-vous des personnes âgées?"

La question m'a surprise. C'est comme si je demandais à un médecin "que pensez-vous des patients?" ou à un concessionnaire "que pensez-vous des conducteurs?"
Ma curiosité étant piquée, je suis allée lire les réponses. Et j'ai bien failli tomber de ma chaise!
Un petit florilège des réponses lues sur le fil (je n'ai laissé que les initiales des intervenants mais n'ai touché ni à l'orthographe ni à la syntaxe afin de ne pas dénaturer les réponses).

M : "Attendrissant avec des humeurs varier"

Y : "Des enfants mais avec de l'expérience. Pas si stupides ni naïfs. Se méfier de certains. Parfois même si j'aime mon travail, certains m'agace... Voilà pour ma franchise."

"On agit avec eux comme pour ces derniers. Ils nous faut faire preuve de patience, tolérance, explications pour ne pas les brusquer. Reexpliquer à plusieurs reprises.. Être egalement doux mais parfois ferme. Cest un travail très psychologique je trouve. Ils nous faut beaucoup de tempérance mais aussi d'écoute. Ils répètent tous ( comme des gosses dans la cour de recré) et nous font aussi répéter. ^^...sont parfois capricieux, et aimes nous tester. voilà en résumé.."

"Si on est trop laxiste avec certains, on peut facilement se laisser bouffer."

A : "Pour certain je pense que effectivement il faut être ferme pour arriver a ses fins c est malheureux mais moi je suis obligée de l être avec un de mes clients qui fuit les douches et ne jure que par les toilettes du coup soucis dermato apres voila"

À ce stade de la lecture, je commence à bouillonner. Je m'imagine, vieille et dépendante, aux mains d'auxiliaires qui me trouveront "attendrissante" (ou pas) et qui me traiteront comme une enfant capricieuse. Je frémis d'horreur devant l'image d'une bonne femme que je ne connais pas me forcer à finir ma soupe ou à aller prendre ma douche. Je pense déjà aux moqueries que je susciterai quand je demanderai pour la troisième fois en une heure à quelle heure passe le médecin. Du coup, je vais voir les autres fils de discussion. Plus bas sur la page du groupe, je trouve une discussion tout aussi sidérante.

S : "Bjr merci pour l ajout je suis auxiliaire de vie depuis 1 ans et je m occupe d une petite mémé de 104 ans"

"Quand je dit mémé c est par affection elle est seule et pas famille à proximité nous avons tissé des liens forts"

M : "Tu raison de l appeler mémé si elle est d accord se n'est pas un manque de respect et que sa fasse 1ans ou 10ou est le problème"

R : "Vous partez loin avec vos histoire de mémé c'est pas une nom qui salis une dame c'est pas comme si tu lapeller la vieille .."

"Bah petite mémé c'est pas nom plus vulgaire faut pas abuser ya rien de chocant enfin pour moi après chacun son avis"

Donc, quand je serai vieille, on m'appellera "mémé" et je n'aurai pas mon mot à dire. Je ne serai plus ni Madame ni Florence, non, je ne serai plus qu'une petite mamie à qui on ne demande plus son avis. Une attendrissante petite mamie qui doit finir sa soupe bien gentiment et ne surtout pas manifester le moindre désaccord sous peine de passer pour une infernale vieille bique.

J'ai 39 ans. J'ai piloté des planeurs. J'ai fait des études. J'ai fait de la voltige et tenté des tas de figures improbables sur un cheval (la preuve en image). J'ai lu des livres, plein. J'ai pleuré en écoutant le Faust de Gounod. J'ai appris l'allemand, l'anglais, l'italien, le latin, le grec ancien, le polonais et l'espagnol (et j'ai presque tout oublié). J'ai accompagné mes parents en fin de vie, dans la douleur. J'ai assisté à une vraie évasion de prison, avec hélicoptère et tout et tout! J'ai donné le sein à un enfant qui n'était pas le mien. J'ai accouché sans péridurale, deux fois (et je vous prie de croire que j'aurais préféré l'avoir, cette foutue péridurale)! J'ai emménagé en Bretagne sur un coup de foudre et un coup de tête. J'ai fait des choses dont je suis fière, et d'autres auxquelles je préfère ne pas penser. 
Et quand je serai vieille, toute cette vie, ma vie, sera balayée par une auxiliaire de vie pleine de bons sentiments qui parlera de moi en penchant la tête sur le côté et en disant d'un air sirupeux "elle est mignonne cette petite mamie, mais faut pas que je me laisse bouffer hein, sinon elle va en profiter, c'est sûr". Et cette "professionnelle" (les guillemets, c'est exprès), en disant cela, se sentira sans doute supérieure à la petite vieille ratatinée que je serai devenue. Cette "professionnelle" se considérera peut-être même comme ma sauveuse, celle qui est là pour mon bien, parce que moi, pauvre petite vieille, je serai alors bien incapable de prendre la moindre décision me concernant.

J'ai peur. Peur de vieillir et d'être dépendante. Peur qu'on soit ferme avec moi pour mon bien. Peur d'être aux mains d'une "professionnelle" qui viendra me caresser la tête un peu trop gentiment en m'enfonçant une cuillère dans la bouche pour que je finisse cette putain de soupe. Peur qu'un jour ma vie tout entière ne se résume plus qu'à cette image de mignonne petite vieille attendant sagement le passage de sa gentille auxiliaire si dévouée. Peur de n'être plus qu'une poupée sans vie, tout simplement.

* Photo de Manon Muguet