mercredi 6 décembre 2017

Johnny, Johnny, Johnny

Johnny est mort.
À la télé, à la radio, partout, ça tourne en boucle. La vie de Johnny. Les chansons de Johnny. La famille de Johnny. Les amis de Johnny. Les femmes de Johnny. Les spectacles de Johnny. Johnny, Johnny, Johnny...

Je me lève avec Johnny, je mange avec Johnny, je passe ma journée avec Johnny. Johnny, Johnny, Johnny...

Dans le salon de l'EHPAD, la télé diffuse ses hommages. Johnny, Johnny, Johnny...

Dans les chambres des résidents, quand la radio est allumée, c'est Johnny, Johnny, Johnny...

À table, c'est Johnny, Johnny, Johnny...

Tout le monde connaît Johnny. Tout le monde a déjà fredonné au moins une chanson de Johnny. Parce que Johnny, Johnny, Johnny...

L'ambiance est étrange aujourd'hui. Pas très rock'n roll. Pas très Johnny, Johnny, Johnny...

Au moment du coucher, alors que je fais le tour des chambres, c'est encore Johnny, Johnny, Johnny...

Johnny est partout.

Sauf chez Madame Pinson.
Madame Pinson a passé la journée devant la télé. Toute la journée, c'était Johnny. Johnny, Johnny, Johnny...
Mais ce soir, alors que Madame Pinson est déjà couchée et que je m'apprête à quitter la chambre, elle entend fredonner dans le couloir. Johnny, Johnny, Johnny...
- On risque d'entendre Johnny toute la semaine! lui dis-je avant de refermer la porte.
- Ah bon? Mais pourquoi?
- Eh bien, avec sa mort, les hommages vont pleuvoir...
- Quoi? Johnny est mort? Johnny Hallyday?

Aloïs, Aloïs, Alois...

lundi 4 décembre 2017

Celles qui ne sont pas mortes

Les violences faites aux femmes, ce ne sont pas que des femmes qui meurent sous les coups de leur mari/conjoint/autre. Ce ne sont pas que ces femmes brisées/fracturées/amochées qu'on soigne aux urgences.
C'est aussi cette femme qui échoue aux urgences psychiatriques après une énième tentative de suicide et qui, se confiant sur les violences subies, rentrera quand même chez elle parce qu'elle n'a nulle part où aller.
C'est aussi cette femme, vieille et démente, qui a vécu longtemps, trop longtemps, avec son mari violent et alcoolique. Et qui, pour supporter ça, la violence, l'alcool, a fait la même chose. Alcool et violence.
C'est aussi cette femme terrorisée, qui se débat, qui crie, qui pleure. Cette femme qui se recroqueville, qui se cache, qui se terre. Des années après.
Ce sont ces femmes qui finissent leur vie en psychiatrie, oubliées, seules. Ces femmes qui ne sont pas mortes. Ces femmes qui n'entrent pas dans les statistiques.
Ces femmes qui ne sont pas mortes mais qui n'ont plus de vie. C'est aussi ça, les violences faites aux femmes.
Et nous, soignants, que faisons-nous avec elles? On prend soin d'elles. Comme on peut. Mais parfois nous sommes démunis. Parce qu'on nous a appris à travailler en EHPAD. À travailler en psychiatrie. Parfois, on nous a appris à travailler avec des personnes victimes de violence.
Mais prendre soin de femmes âgées, démentes et ayant été victimes de violences, c'est compliqué. Parce que leurs histoires de vie se sont perdues dans la mémoire de ceux qui les ont connues, et que nous ne connaissons pas.
Souvent, leurs histoires ne se résument qu'à quelques lignes dans un vieux dossier. Mais ces quelques lignes ne racontent pas la peur, la violence, le chagrin, les coups. Ces quelques lignes ne nous disent rien. Et ces femmes non plus.
Ce soir je me sens triste et démunie. Et en colère. Ce soir, pourtant, je me dis que je fais un métier merveilleux. Et que je n'en changerais pour rien au monde. Parce que prendre soin de ces femmes est l'une des plus belles choses que je puisse faire.