samedi 3 juin 2017

Coralie a parlé

Au début, c'était bien. Coralie était contente d'être là, dans ce service, avec cette équipe. Les collègues étaient sympathiques, l'ambiance aussi, et le boulot lui plaisait.
Et puis...

Fermer les yeux, ne surtout pas regarder.

Et puis elle a vu et entendu des choses qui la mettaient mal à l'aise. Des moqueries, des petites humiliations, des repas vite expédiés.
Mais elle s'est tue. Parce qu'elle était nouvelle, parce qu'elle se disait que ça n'était pas bien grave, parce qu'elle n'allait quand même pas jouer la rabat-joie de service.

Ne pas y penser. Ce n'est qu'un mauvais moment à passer.

Mais, au fil des semaines, puis au fil des mois, elle a vu et entendu de plus en plus de choses qui la mettaient mal à l'aise. Des privations, des menaces, parfois même des insultes.

Dans quelques secondes à peine tout sera fini.

Elle n'a plus pu se taire. Parce que ça faisait trop de choses, parce qu'elle ne pouvait plus fermer les yeux, parce que sa conscience lui criait de faire quelque chose.

C'est comme un grand souffle d'air.

Elle a essayé d'en parler. Doucement. Timidement. Mais à chaque fois, la réponse était la même. 
"Tu te fais des idées" 
"Ça n'a rien de méchant" 
"C'est le boulot qui veut ça" 
"C'est pour leur bien tu comprends?"

Ses cheveux volent. Elle aussi.

Alors, tout aussi doucement et timidement, elle en parlé à la cadre.

Une petite poupée de chiffon qui tombe, qui tombe...

Après ça, elle a été convoquée dans un bureau avec d'autres cadres, et il fallu tout raconter en détail. Les menaces, les humiliations, les insultes. Les cadres lui ont dit qu'elle n'avait rien à craindre. Qu'elle avait bien fait. Qu'elle était courageuse. Ils étaient gentils et rassurants.

Son corps désarticulé, sa pensée déconnectée...

Les hasards des contrats de remplacement ont fait qu'elle a justement changé de service au même moment. Ça tombait plutôt bien, parce que ça risquait de devenir compliqué pour elle. Un hôpital, c'est grand, les équipes tournent, et c'est tant mieux.

Elle manque d'air. Mais ce ne sera bientôt plus un problème.

La suite de l'histoire, elle ne l'a pas sue, et elle n'a surtout pas cherché à savoir. Elle est arrivée dans un autre service, avec une autre équipe, et c'était très bien ainsi.

Crier? À quoi bon? C'est trop tard maintenant.

Mais petit à petit, elle a senti comme une gêne. Des silences, des regards en coin, des conversations qui s'interrompaient quand elle arrivait. Et des allusions, plus ou moins fines, plus ou moins fréquentes.

Bientôt le sol. Bientôt la fin. 

Une ancienne collègue l'a contactée et lui a dit que tout le monde savait ce qu'elle avait fait. Elle a eu peur. L'hôpital est une grande famille, et on ne s'en prend pas à un de ses membres impunément. Qu'allait-il se passer maintenant?

Ô Temps! Suspends ton vol... 

Elle a continué à travailler comme si de rien n'était. Du moins elle a essayé. Mais leurs silences, leurs regards en coin, leurs petites allusions quotidiennes, elle les supportait de moins en moins.

La course folle des collègues, leurs cris...

Et les cadres qui l'avaient reçue si gentiment, où étaient-ils maintenant? Étaient-ils avec elle dans le vestiaire? Étaient-ils avec elle dans le service? Étaient-ils avec elle dans les chambres? Non. Ils étaient dans leurs bureaux, pendant qu'elle pleurait dans sa voiture. Ils étaient ensemble, pendant qu'elle était seule.

Sur le bitume, une tache rouge autour d'une tenue blanche.

Que pouvait-elle faire maintenant? Changer de service ne servirait à rien, sa réputation la précédait. Partir? Rester? Subir? Résister? Elle n'avait plus envie de rien, alors elle avait choisi de ne pas choisir. Partir et rester.
 

La fin. Et le silence, enfin.