dimanche 21 mai 2017

Tour de chant

Chez Madame Anémone, je suis une diva. C'est Carmen qui lui savonne le dos, La Traviata qui l'aide à s'habiller et Norma qui refait son lit. Nous partons dans des duos improbables, nos voix déraillent et ses voisins de chambre doivent nous haïr, mais tant pis, tant pis pour leurs oreilles et nos cordes vocales, nous chantons quand même et ça nous amuse !

Avec Monsieur Bégonia, on s'entraîne dur à danser le rock. Pas toujours facile vu qu'il est en fauteuil, mais qu'importe, un fauteuil ça roule et ça virevolte, alors dansons et rions ! Notre chorégraphie n'est pas encore au point, nous manquons cruellement d'entraînement, mais bientôt nous partirons en tournée internationale, nous serons riches et célèbres et mangerons du homard à tous les repas, foi de rockeurs  !

Madame Capucine ne parle presque plus et ses yeux ne s'ouvrent que rarement. Mais si je mets un disque de Sardou, ses paupières se soulèvent et ses lèvres esquissent un léger sourire. Je fredonne, elle m'accompagne, je me tais, elle continue. Finalement, "la maladie d'amour" fait parfois des miracles.

Monsieur Dahlia se débat pendant la toilette. Il se crispe et s'agrippe aux barrières de lit, tout en s'enfonçant dans son matelas pour échapper au gant. Alors je chantonne du Brassens, il plonge ses yeux dans les miens, fredonne à mi-voix et se détend doucement. La toilette se termine en douceur et, à défaut des sabots d'Hélène, je finis par le chausser de ses mocassins. 

"Voici le printemps
La douceur du temps
Nous fait des avances...
Partez mes enfants
Vous avez vingt ans
Partez en vacances..."
C'est en chantonnant gaiement cet air entêtant que je pénètre dans la chambre de Madame Églantine... et puis je me souviens subitement que cette dernière souffre d'un syndrome de Korsakoff... et que je suis tout bonnement en train de chanter "Ah le petit vin blanc!"
Malaise.
Euh... oups?

Monsieur Freesia chante en breton. Je ne comprends strictement rien aux paroles, mais j'esquisse un pas de danse en mimant un Laridé, j'entraîne avec moi Madame Gentiane qui rit aux éclats, et nous finissons en ronde folle dans la salle à manger.

Monsieur Hibiscus ne marche presque plus. Mais une valse, non, vraiment, ça ne se refuse pas. À mon invitation, il se lève en chancelant, s'agrippe à ma taille, trébuche un peu, se raccroche à mon bras, et un, deux, trois, le Beau Danube bleu nous emporte tous deux.

Je finis mon tour de chambre et de chant, j'ai récolté un beau bouquet de sourires et j'ai des chansons plein la tête.
La musique adoucit les moeurs... et la vie en EHPAD.


2 commentaires:

  1. Et même la vie à la maison pour nos proches malades ;-) merci pour cet écris <3

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  2. Merci pour ce texte rempli de poésie et pour l'espoir qu'il véhicule. C'est tellement bon de croiser des soignants aimants et empathiques.

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