mardi 20 décembre 2016

Normale

J'ai vingt-trois ans et je prépare le diplôme de monitrice éducatrice. Je suis en première année, je découvre un monde inconnu et je sens que les deux ans à venir vont être intenses.
Pour l'heure, je suis en stage d'observation dans un Institut Médico-Professionnel, avec des adolescents. J'ai pris ce stage par défaut, j'avoue, parce que je n'ai rien trouvé d'autre. C'est loin de chez moi, je viens en train le dimanche soir, dors dans un hôtel (très) bon marché toute la semaine, et rentre chez moi le vendredi soir.
Je n'aime pas ce stage. Je n'aime pas l'éducatrice de l'atelier "couture" qui fait semblant de ne rien voir quand Guillaume commence à s'énerver. J'ai peur de Laura, cette jeune fille au regard éteint qui peut être d'une force et d'une violence phénoménales en cas de crise. Je n'aime pas l'éducatrice de l'IME (Institut Médico-Éducatif) qui refuse de toucher les enfants pour maintenir la distance. Je n'aime rien ici, parce que tout me paraît triste et vide. Je n'aime rien parce que je suis fatiguée, parce que je suis loin de chez moi et surtout, j'avoue, parce que je n'ai jamais été très à l'aise avec les adolescents.
Malgré tout, le stage se passe, et j'apprends à connaître l'équipe éducative et les adolescents.
Parmi ces derniers, Bastien, seize ans. Bastien est un solitaire. Toujours un peu à l'écart, toujours un peu silencieux, il semble observer le monde de son regard triste. Bastien n'est pas comme les autres. Être un adolescent, ça n'est pas simple. Être un adolescent atteint d'un handicap, c'est encore moins simple. Être un adolescent atteint d'un handicap mais pas comme les autres adolescents atteints d'un handicap, c'est carrément compliqué.
Ce jour-là, c'est un vendredi, c'est la fin de la journée, tout le monde est prêt à partir. Certains rentrent chez eux pour le week-end, d'autres restent à l'IME. Il règne une ambiance particulière le vendredi, une sorte d'effervescence instable et inquiétante.
Dehors, un joyeux petit groupe fait une partie de baby-foot. Debout, un peu en retrait, je les regarde distraitement. À côté de moi, Bastien semble perdu dans ses pensées.
- Tu sais, j'étais comme toi avant, me dit-il soudain.
Je sursaute.
- Comme moi? C'est-à-dire?
- J'étais normal, me répond-il laconiquement.
"J'étais normal". Bastien avait une vie normale dans une famille normale. Et puis, un jour normal, il est monté dans une voiture normale avec son père normal et ils ont eu un accident. Voilà. Il n'a fallu que quelques secondes pour qu'il passe de sa vie normale à sa vie d'ici.
"J'étais normal". Ces trois mots, j'y pense encore, quinze ans après. J'entends encore la voix de Bastien quand il me les a dits, je vois encore ses yeux qui regardaient au loin. Je le vois, lui, ici et ailleurs, présent et absent.

Aujourd'hui, je suis aide-soignante en psychiatrie. Une aide-soignante normale menant une vie normale. Jusqu'à quand?

* Normal : qui est conforme à une moyenne considérée comme une norme, qui n'a rien d'exceptionnel.  (dictionnaire Larousse)



2 commentaires:

  1. J'ai déjà été confrontée à cette lucidité, cette finesse aussi, avec des "handicapés". C'est très émouvant, et met au placard tout nos préjugés. ça fait mal pour eux et un bien fou. Et pareil, 15ans après, j'y pense encore.

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  2. La personne traumatisée crânienne et son handicap invisible : ni tout-à-fait la même ni tout-à-fait une autre.
    Www.aftc.org

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