lundi 26 décembre 2016

La disparue

Noël. La table est mise pour deux. Ce soir, René et Simone réveillonnent seuls, leur fils et leurs petits-enfants ne les rejoindront que le lendemain pour le repas de Noël.
Le menu est simple, les vieux n'ont pas le coeur à faire la fête. Pas de jolie vaisselle sortie exprès pour l'occasion, pas de cadeaux enrubannés au pied du sapin... D'ailleurs ils n'ont pas fait de sapin. Une soirée morose en perspective, rien qu'entre eux, comme chaque année depuis que leur fille est partie. La vieille regarde les cadres posés sur la cheminée : leur photo de mariage, quelques portraits de leurs petits-enfants, quelques unes de leur fils, sur un bateau ou dans son jardin... et une unique photo de leur fille, avec son regard un peu étrange et son sourire en coin. Depuis qu'elle est partie, un silence pesant s'est installé entre les vieux époux. Ils ne parlent jamais d'elle, ne prononcent même pas son prénom. Comme si elle n'avait jamais existé.

Noël. La table est mise pour cinq. Pendant que la femme s'affaire encore en cuisine, Georges, son mari, fume une cigarette dans le jardin. Il n'a jamais aimé cette fête qui n'avait rien de festif. La joie forcée de ses parents, la bizarrerie de sa soeur, les réflexions de ses oncles et tantes, les silences gênés de ses grands-parents. Sitôt marié, il a déserté le réveillon de Noël en famille pour se consacrer à sa femme et sa belle-famille. Avec eux, tout semble normal, et cette normalité le rassure. Des gens normaux passant une soirée normale dans une maison normale. L'homme écrase sa cigarette et rentre se mettre au chaud. Ses beaux-parents ne vont pas tarder à arriver, il doit encore découper le chapon et coller un sourire de circonstance sur son visage. La soirée devrait être agréable, sa femme est magnifique, leur fils est adorable et ses beaux-parents sont charmants. Demain, le repas de Noël chez ses parents sera lugubre, une fois de plus, alors autant profiter de la belle soirée qui s'annonce.

Noël. La table est mise pour trois. Alain, le père, s'efforce d'offrir un réveillon de rêve à Théo et Lilou, ses enfants. Il les élève seul depuis que leur mère est partie. Il fait ce qu'il peut pour qu'ils ne manquent de rien, mais tout l'amour d'un père ne suffit pas à remplacer le sourire d'une mère. Demain, ils iront manger chez leurs grands-parents maternels. Il les déposera vite fait et viendra les récupérer le soir-même. Lui ne restera pas. Son beau-frère fera la gueule, comme d'habitude. Son beau-père boira plus que de raison et sa belle-mère ira pleurer dans la cuisine. Lui, il essaiera de faire bonne figure en revenant, pour ses enfants, pour sa femme qui n'est plus là, mais il sera dévasté par le silence oppressant qui entoure la disparue. Comme chaque année, il sera furieux contre sa belle-famille, mais il n'en montrera rien. Parce qu'il faut tenir, pour les enfants, pour cette famille ravagée par le silence et le chagrin.

Noël. La table est mise pour trente. Adèle est assise tranquillement sur son lit. Les soignants vont bientôt venir la chercher pour le repas, elle n'a rien d'autre à faire que regarder les photos punaisées au mur en attendant. Ces visages qui semblent lui sourire, elle croit les connaître... mais elle ne les reconnaît pas. René, Simone, Georges, Alain, Théo, Lilou... qui sont ces inconnus qu'elle semble avoir connus? Qui sont donc ces vieux assis dans leur cuisine, cet homme qui lui ressemble, cet autre qui sourit et ces enfants au regard malicieux? Qui sont donc ces gens dont les portraits ornent sa chambre? Et si plus personne n'existe pour elle, existe-telle encore pour quelqu'un?
Si sa mémoire a disparu, Adèle a-t-elle disparu avec elle?

1 commentaire:

  1. Tres juste et terrible. Et terriblement touchant. On ancre souvent son existence dans le regard des autres... Qu'en est-il quand ces autres ne nous renvoient plus rien ?
    Cette dame ne se souvient elle plus meme de son enfance ?

    Dernier jour d'un stage récent en ehpad, je me suis fait la réflexion suivante : Madame X avait un comportement très agaçant à la longue, très en demande,comme ça arrive. Je me suis surprise à changer radicalement de perception quand, après tous ces jours, j'ai vu pour la première fois son homme la visiter, lui parler et l'embrasser d'un beau baiser d'amoureux pour lui dire au revoir. Elle m'est soudain apparue en 4 dimensions au lieu de 2... Elle avait un passé, une histoire, etait aimée, et aimable... Quel choc de découvrir que je m'etais laissée glisser à ne plus la penser comme ça. Humaine en fait. Aie. C'est parfois au travers du regard d'un tiers que l'on voit l'autre le plus clairement.

    RépondreSupprimer