jeudi 29 décembre 2016

La boulette!

L'autre jour mon collègue Jonathan m'a dit que bon, ok il est sympa mon blog, mais quand même, de temps en temps, un truc drôle ça changerait un peu.
Alors j'ai réfléchi... réfléchi... réfléchi encore... et je me suis souvenue de cette mémorable boulette qui m'a couverte de honte et que je vais m'empresser de vous raconter! (Et après ça, je vais partir loin, très loin, très très loin, parce que vraiment, j'ai trop honte!)

Le décor : deux soignantes accompagnant des personnes âgées accueillies en institution. Parmi les personnes âgées, Madame Mésange, 85 ans, souffrant de troubles cognitifs et d'une paralysie des membres inférieurs. Parmi les soignantes, moi, aide-soignante fraîchement diplômée, pas encore très organisée.
C'est l'après-midi, nous venons de finir une activité et allons prendre le café, quand Madame Mésange me demande de l'accompagner aux toilettes. En soi, rien de sensationnel ni de compliqué. J'accompagne donc Madame Mésange aux toilettes et, ses jambes ne lui offrant presque plus d'appui, l'y installe à l'aide du lève-personne. Là encore, rien de sensationnel ni de compliqué, nous sommes toutes deux habituées à effectuer ce transfert ensemble et apprécions le confort que l'appareil nous procure dans cette manoeuvre. Alors que Madame Mésange est installée, je constate que sa protection a besoin d'être changée. Manque de pot, j'ai oublié d'en prendre une propre avec nous, je vais donc devoir retourner chercher le nécessaire dans la pièce d'à côté. Alors que je m'apprête à sortir, je lance en riant : 
- Je reviens dans une minute, j'ai oublié quelque chose... Quand on n'a pas de tête il faut des jambes!
Ahem...
Madame Mésange, qui souffre de troubles cognitifs et d'une paralysie des membres inférieurs, relève la tête, sourit, et me répond :
- Je confirme!

Voilà voilà voilà.

PS : j'ai eu de la chance, Madame Mésange avait beaucoup d'humour, et nous avons toutes deux ri de bon coeur. Mais dorénavant, je fais attention aux expressions que j'utilise, promis!


lundi 26 décembre 2016

La disparue

Noël. La table est mise pour deux. Ce soir, René et Simone réveillonnent seuls, leur fils et leurs petits-enfants ne les rejoindront que le lendemain pour le repas de Noël.
Le menu est simple, les vieux n'ont pas le coeur à faire la fête. Pas de jolie vaisselle sortie exprès pour l'occasion, pas de cadeaux enrubannés au pied du sapin... D'ailleurs ils n'ont pas fait de sapin. Une soirée morose en perspective, rien qu'entre eux, comme chaque année depuis que leur fille est partie. La vieille regarde les cadres posés sur la cheminée : leur photo de mariage, quelques portraits de leurs petits-enfants, quelques unes de leur fils, sur un bateau ou dans son jardin... et une unique photo de leur fille, avec son regard un peu étrange et son sourire en coin. Depuis qu'elle est partie, un silence pesant s'est installé entre les vieux époux. Ils ne parlent jamais d'elle, ne prononcent même pas son prénom. Comme si elle n'avait jamais existé.

Noël. La table est mise pour cinq. Pendant que la femme s'affaire encore en cuisine, Georges, son mari, fume une cigarette dans le jardin. Il n'a jamais aimé cette fête qui n'avait rien de festif. La joie forcée de ses parents, la bizarrerie de sa soeur, les réflexions de ses oncles et tantes, les silences gênés de ses grands-parents. Sitôt marié, il a déserté le réveillon de Noël en famille pour se consacrer à sa femme et sa belle-famille. Avec eux, tout semble normal, et cette normalité le rassure. Des gens normaux passant une soirée normale dans une maison normale. L'homme écrase sa cigarette et rentre se mettre au chaud. Ses beaux-parents ne vont pas tarder à arriver, il doit encore découper le chapon et coller un sourire de circonstance sur son visage. La soirée devrait être agréable, sa femme est magnifique, leur fils est adorable et ses beaux-parents sont charmants. Demain, le repas de Noël chez ses parents sera lugubre, une fois de plus, alors autant profiter de la belle soirée qui s'annonce.

Noël. La table est mise pour trois. Alain, le père, s'efforce d'offrir un réveillon de rêve à Théo et Lilou, ses enfants. Il les élève seul depuis que leur mère est partie. Il fait ce qu'il peut pour qu'ils ne manquent de rien, mais tout l'amour d'un père ne suffit pas à remplacer le sourire d'une mère. Demain, ils iront manger chez leurs grands-parents maternels. Il les déposera vite fait et viendra les récupérer le soir-même. Lui ne restera pas. Son beau-frère fera la gueule, comme d'habitude. Son beau-père boira plus que de raison et sa belle-mère ira pleurer dans la cuisine. Lui, il essaiera de faire bonne figure en revenant, pour ses enfants, pour sa femme qui n'est plus là, mais il sera dévasté par le silence oppressant qui entoure la disparue. Comme chaque année, il sera furieux contre sa belle-famille, mais il n'en montrera rien. Parce qu'il faut tenir, pour les enfants, pour cette famille ravagée par le silence et le chagrin.

Noël. La table est mise pour trente. Adèle est assise tranquillement sur son lit. Les soignants vont bientôt venir la chercher pour le repas, elle n'a rien d'autre à faire que regarder les photos punaisées au mur en attendant. Ces visages qui semblent lui sourire, elle croit les connaître... mais elle ne les reconnaît pas. René, Simone, Georges, Alain, Théo, Lilou... qui sont ces inconnus qu'elle semble avoir connus? Qui sont donc ces vieux assis dans leur cuisine, cet homme qui lui ressemble, cet autre qui sourit et ces enfants au regard malicieux? Qui sont donc ces gens dont les portraits ornent sa chambre? Et si plus personne n'existe pour elle, existe-telle encore pour quelqu'un?
Si sa mémoire a disparu, Adèle a-t-elle disparu avec elle?

mardi 20 décembre 2016

Normale

J'ai vingt-trois ans et je prépare le diplôme de monitrice éducatrice. Je suis en première année, je découvre un monde inconnu et je sens que les deux ans à venir vont être intenses.
Pour l'heure, je suis en stage d'observation dans un Institut Médico-Professionnel, avec des adolescents. J'ai pris ce stage par défaut, j'avoue, parce que je n'ai rien trouvé d'autre. C'est loin de chez moi, je viens en train le dimanche soir, dors dans un hôtel (très) bon marché toute la semaine, et rentre chez moi le vendredi soir.
Je n'aime pas ce stage. Je n'aime pas l'éducatrice de l'atelier "couture" qui fait semblant de ne rien voir quand Guillaume commence à s'énerver. J'ai peur de Laura, cette jeune fille au regard éteint qui peut être d'une force et d'une violence phénoménales en cas de crise. Je n'aime pas l'éducatrice de l'IME (Institut Médico-Éducatif) qui refuse de toucher les enfants pour maintenir la distance. Je n'aime rien ici, parce que tout me paraît triste et vide. Je n'aime rien parce que je suis fatiguée, parce que je suis loin de chez moi et surtout, j'avoue, parce que je n'ai jamais été très à l'aise avec les adolescents.
Malgré tout, le stage se passe, et j'apprends à connaître l'équipe éducative et les adolescents.
Parmi ces derniers, Bastien, seize ans. Bastien est un solitaire. Toujours un peu à l'écart, toujours un peu silencieux, il semble observer le monde de son regard triste. Bastien n'est pas comme les autres. Être un adolescent, ça n'est pas simple. Être un adolescent atteint d'un handicap, c'est encore moins simple. Être un adolescent atteint d'un handicap mais pas comme les autres adolescents atteints d'un handicap, c'est carrément compliqué.
Ce jour-là, c'est un vendredi, c'est la fin de la journée, tout le monde est prêt à partir. Certains rentrent chez eux pour le week-end, d'autres restent à l'IME. Il règne une ambiance particulière le vendredi, une sorte d'effervescence instable et inquiétante.
Dehors, un joyeux petit groupe fait une partie de baby-foot. Debout, un peu en retrait, je les regarde distraitement. À côté de moi, Bastien semble perdu dans ses pensées.
- Tu sais, j'étais comme toi avant, me dit-il soudain.
Je sursaute.
- Comme moi? C'est-à-dire?
- J'étais normal, me répond-il laconiquement.
"J'étais normal". Bastien avait une vie normale dans une famille normale. Et puis, un jour normal, il est monté dans une voiture normale avec son père normal et ils ont eu un accident. Voilà. Il n'a fallu que quelques secondes pour qu'il passe de sa vie normale à sa vie d'ici.
"J'étais normal". Ces trois mots, j'y pense encore, quinze ans après. J'entends encore la voix de Bastien quand il me les a dits, je vois encore ses yeux qui regardaient au loin. Je le vois, lui, ici et ailleurs, présent et absent.

Aujourd'hui, je suis aide-soignante en psychiatrie. Une aide-soignante normale menant une vie normale. Jusqu'à quand?

* Normal : qui est conforme à une moyenne considérée comme une norme, qui n'a rien d'exceptionnel.  (dictionnaire Larousse)