mardi 1 novembre 2016

Un dessin, des histoires

C'est l'heure creuse, l'heure où l'on ne fait rien d'autre qu'attendre le repas. Le linge est rangé, le couvert est mis, et je viens de finir d'écrire mes quelques transmissions. Leslie est venue s'asseoir dans le bureau pendant que je finissais. Elle me regarde de temps à autre sans rien dire. Je ferme ma session, m'étire, regarde la pendule : encore un quart d'heure avant le repas.
 "Et si j'essayais de faire votre portrait?"
J'ai lancé cette phrase comme une boutade. En face de moi, Leslie a relevé la tête, surprise.
- Tu sais dessiner? m'a-t-elle demandé.
- Non, mais je peux essayer!

J'attrape de quoi dessiner et me place face à Leslie. Celle-ci se redresse sur sa chaise, arrange un peu ses cheveux et plante ses yeux dans les miens. C'est parti.
Les contours d'abord. Leslie a un visage ovale et des traits réguliers. Réguliers? Non, pas tant que ça. Ses yeux se disent au-revoir et son nez est un peu dévié. Bizarrement, je n'y avais jamais fait attention. Leslie raconte.
- Je suis tombée d'une balançoire quand j'étais petite. J'ai perdu la vue d'un côté et me suis cassé le nez. Je suis allée à l'hôpital. J'avais très mal.
Je ne connaissais pas cette histoire. J'ai pourtant lu toutes les histoires de vie des résidents quand je suis arrivée, mais l'accident de Leslie a dû se perdre au milieu de tous les autres. Aujourd'hui, c'est Leslie qui m'en parle, avec ses mots, sa voix, et son regard un peu étrange. Elle me raconte le jeu qui a mal tourné, la chute, les cris de son petit frère et la panique de sa mère. Elle me parle de l'ambulance, de l'infirmière qui était si douce et de l'énorme peluche offerte par son père pour la consoler. Elle me raconte tout ça, et ça a bien plus de sens que les mots "accident de balançoire ayant causé une déficience visuelle" inscrits dans un recueil de données.

Je continue mon croquis. Les cheveux de Leslie sont coupés courts.
- Quand j'étais petite, ma mère me faisait toujours des tresses pour dormir, sinon j'avais plein de noeuds au réveil. Je détestais ça, parce qu'elle tirait sur mes cheveux et ça me faisait mal. Maintenant je les fais couper courts, j'ai plus besoin de les démêler.

J'esquisse le cou et tente de reproduire le collier.
- Cadeau de mon copain, dit Leslie en souriant.
Elle me parle alors de Jérôme. Ça fait bientôt trois ans qu'ils sont ensemble. Jérôme vit dans un autre foyer, alors c'est un peu compliqué, ils ne se voient pas aussi souvent qu'ils le voudraient. Mais ils se téléphonent une fois par semaine et ils s'écrivent. Un jour, peut-être, ils vivront ensemble dans un appartement à eux.

J'ai fini mon portrait. Je relève la tête. Leslie regarde le dessin et sourit.
- C'est ressemblant... Je peux le garder?
- Bien sûr que vous pouvez, c'est pour vous!

Elle me remercie et prend la feuille, qu'elle s'empresse d'aller montrer à sa voisine de chambre. Il me reste quelques minutes avant le repas, c'est juste assez pour relire le projet d'accompagnement de Leslie.
"Accident de balançoire"... "Cheveux courts"... "En couple"...
Ces mots, je les avais lus, mais ils ne me parlaient pas vraiment. Maintenant, je les comprends autrement.
Quand je lis "accident", je vois une balançoire, une gentille infirmière et une peluche géante.
Quand je lis "cheveux courts", je vois une mère qui coiffe son enfant tous les soirs.
Quand je lis "en couple" je vois un collier et le désir d'une vie à deux, ailleurs.

Ce soir, un petit dessin sur un coin de bureau m'a permis de mettre des histoires sur une histoire de vie. Ce soir, c'est en regardant Leslie que je l'ai enfin vue.

1 commentaire:

  1. C est ce que je préférais dans mon travaille connaître la personne et pas le patient. Mais bon c est pas bien vue c est des patient pas des personne qu' on accompagne. Tu écrit vraiment bien.

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