mercredi 16 novembre 2016

Je veux rentrer chez moi

"Je veux rentrer chez moi"

Tous les jours, Michel dit et redit cette même phrase. Au réveil, au repas, sur la terrasse des fumeurs, en salle d'activité. Partout, tout le temps.

"Je veux rentrer chez moi"

Ça fait bientôt dix ans que Michel vit ici, au foyer du petit bois. Dix ans qu'il partage sa vie avec vingt personnes avec qui il n'a justement pas choisi de vivre. Dix ans qu'il se couche seul dans son lit aux draps blancs et à la couverture bleue. Dix ans qu'il prend un bol de café, trois tranches de pain, une dosette de beurre et une de confiture au petit-déjeuner. Dix ans que les infirmiers lui donnent son traitement matin, midi et soir.

"Je veux rentrer chez moi"

Michel est seul et malheureux. Immensément seul et immensément malheureux. Ses parents ne l'appellent pas. Sa femme ne vient pas le voir. Ses enfants ne lui écrivent pas.

"Je veux rentrer chez moi"

Avant, Michel avait une vie. Il avait un travail, une femme et des enfants. Et maintenant? Michel ne travaille plus et sa famille l'a abandonné. Michel erre tristement, partageant ses journées entre les repas et les cigarettes distribuées à heures fixes par les soignants. Il ne sort presque plus, d'ailleurs où irait-il? Il ne fait presque plus rien de ses journées, d'ailleurs à quoi bon?

"Je veux rentrer chez moi"

Michel parle de sa maison et du jardin qu'il a soigneusement entretenu. De sa femme, si belle, si douce. De ses enfants, sa fierté. De ses parents aussi. Pourquoi l'empêche-t-on de retrouver sa vie et ceux qu'il aime tant? Pourquoi ne veut-on plus de lui au travail? Pourquoi est-il si seul et si abandonné?

"Je veux rentrer chez moi"

Vous n'avez plus de "chez vous" Michel. Votre femme est partie il y a longtemps déjà. Votre patron s'est passé de vos services, lassé de vos retards et de vos absences. Vos parents sont vieux et malades. Vos enfants sont grands maintenant, ils sont mariés et parents à leur tour. Ils essaient de construire une famille et de se reconstruire, loin de vous et de leurs souvenirs. Chez vous, maintenant, c'est ici. Parce qu'il n'y a plus nulle part où aller.

"Je veux rentrer chez moi"

Votre femme est partie mais vous étiez déjà parti bien avant. Parti avec une autre. Elle n'a rien pu faire pour vous retenir, elle a essayé pourtant, mais sa rivale était plus forte qu'elle. "Jolie bouteille, sacrée bouteille...!"
Vos enfant font leur vie sans vous mais ils ne vous détestent pas. Ils ont aimé leur père et l'aiment encore, mais ils sont tellement démunis. Ils se sentaient tellement mal quand vous étiez mal, et tellement coupables de ne pas pouvoir vous aider, vous et leur mère. Alors ils font leur vie, loin de vous, loin de cette bouteille qui prenait toute la place à la maison, loin de cette mère qui ne les protégeait pas, loin de la colère et des cris.
Vos parents sont vieux maintenant. Ils vous aiment toujours Michel, comment pourrait-on ne pas aimer son enfant? Mais ils ont tellement souffert. Et ils sont tellement loin. Et tellement fatigués.

"Je veux rentrer chez moi"

Tout ça, vous l'avez oublié Michel. Vous avez oublié les soirées de cris et de larmes. Mais votre famille n'oublie pas. Elle vous aime, parce que les enfants aiment leurs parents et que vous étiez le grand amour de votre femme. Mais elle vous aime loin. Eux d'un côté, vous de l'autre, et chacun en sécurité.

"Je veux rentrer chez moi"

Vous ne rentrerez pas Michel. Parce qu'après la bouteille, il y a eu le Korsakoff. Maintenant c'est trop tard. Trop tard pour votre boulot, trop tard pour votre couple, trop tard pour votre vie de famille. Trop tard pour tout ça, mais pas trop tard pour eux, ni pour vous. Ils ont appris à vivre sans vous, il vous faudra apprendre à vivre sans eux. Ici et maintenant.

"Je veux rentrer chez moi"

Hier déjà. Aujourd'hui encore. Demain sans doute. Encore et toujours la même phrase.

"Je veux rentrer chez moi"

"Je veux rentrer chez moi"

"Je veux rentrer chez moi"


2 commentaires:

  1. Chapeau bas !
    Je viens de prendre une claque dans la gueule comme rarement.
    J'ai les yeux qui piquent, je le jure.
    Merci pour cette tranche d'émotion, si vraie, si juste !

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  2. Terrible... et très bien écrit.
    Errance, hors-lieu, temps figé dans les souvenirs d'une autre vie...

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