lundi 29 août 2016

Le mari, la violence et la littérature

Nicole était mariée avant. Mariée et heureuse. Un bon mari, deux beaux enfants et une belle maison. Bref, Nicole avait une belle vie. Et puis, quelque chose était arrivé. Sans qu'elle sache pourquoi, son mari avait commencé à changer. Lui, si gentil d'habitude, était devenu cassant. Son regard s'était durci, ses paroles étaient devenues blessantes. Il lui reprochait tout et n'importe quoi, l'accusant de mille et un maux. D'abord, Nicole avait mis ça sur le compte de son travail. La fatigue peut-être, ou un début de dépression? Mais même pendant les week-end en famille, même pendant les vacances, l'attitude de son mari était froide et distante. Alors Nicole avait cru à une maîtresse, et elle avait passé des journées entières à l'espionner plus ou moins discrètement. Elle le suivait quand il partait travailler, épluchait ses relevés de compte, vérifiait ses messages. Mais rien, aucune trace de secrétaire vaporeuse ni d'aucune femme énamourée. Alors Nicole avait compris. Puisque ce n'était ni le travail ni une maîtresse qui avaient changé son mari, c'était forcément quelque chose d'autre. Quelque chose de bien plus puissant qu'un patron exigent ou qu'une maîtresse plantureuse. Et ce quelque chose contre lequel elle ne pouvait lutter était forcément plus fort qu'elle. Ainsi, Nicole s'était mis en tête que les services secrets avaient échangé son mari contre un sosie pendant que son vrai mari avait été envoyé quelque part pour une mission très dangereuse. Nicole essaya d'alerter ses enfants, sa famille et ses amis, mais à chaque fois qu'elle racontait son histoire, elle se heurtait à des regards incrédules et des sourires condescendants. Elle en arriva donc à la conclusion que tout le monde était au courant depuis le début et qu'ils essayaient de lui cacher la vérité pour ne pas qu'elle s'inquiète. Finalement, elle fut conduite à l'hôpital par son mari, du moins son sosie, et ne remit plus jamais les pieds chez elle. Depuis huit ans maintenant, elle répète jour après jour à qui veut l'entendre que son vrai mari viendra bientôt la chercher et qu'elle se vengera de tous ces mécréants qui lui ont menti pendant toutes ces années.

Bastien aimait bien l'école, mais l'école ne l'aimait pas. Malgré tous ses efforts, il se maintenait difficilement au-dessus de la moyenne et avait beaucoup de mal à rester concentré pendant les longues heures de cours. Il arrêta sa scolarité assez vite, sans aucun diplôme en poche, et se mit à travailler très jeune. Mais là encore, il se heurta à des difficultés qui le dépassaient. De nature vive, il s'emportait facilement contre ses patrons, et il lui arriva plus d'une fois de quitter son poste en claquant la porte. Instable, bagarreur, il ne gardait ni travail ni ami plus de quelques mois d'affilée. À l'âge de vingt ans, il fit sa première tentative de suicide par pendaison et fut hospitalisé en psychiatrie. S'ensuivirent de courtes périodes de travail et de longues périodes d'inactivité, parsemées de quelques séjours en prison, toujours pour le même motif : violences. Il avait l'impression que sa vie le dépassait, qu'il en perdait le contrôle, qu'il ne maîtrisait plus rien. Peu avant ses trente ans, il se défenestra du quatrième étage et en garda de graves séquelles. Quelques semaines plus tard, il fut hospitalisé en psychiatrie à la demande d'un tiers. C'était il y a douze ans. Il y est encore.

David était un jeune homme de vingt-cinq ans tout à fait charmant. Poli, souriant, cultivé, il était passionné par la littérature du dix-neuvième siècle et rien d'autre. Évidemment, il travaillait dans une librairie, il n'aurait pu en être autrement, et les clients qu'il conseillait étaient toujours impressionnés par sa grande connaissance des œuvres de Maupassant, Flaubert et autres écrivains de cette période. Il pouvait passer des heures à disserter sur telle allitération dans tel roman de tel auteur, à tel point que ses conversations, qui ne tournaient qu'autour du même sujet, avaient fini par lasser ses amis, qui ne l'invitaient plus nulle part. Peu à peu, David s'était coupé du monde, se réfugiant dans ses livres et ses rêveries, ne vivant que de sombre poésie et de littérature romantique. Il faisait face à la perte de ses amis avec un flegme déconcertant, attribuant sa solitude forcée à la jalousie à peine masquée de ces derniers. Forcément, ils l'enviaient, ils enviaient sa culture et sa réussite et même, ils enviaient sa collection de livres glanés çà et là au détour des bouquinistes et des brocanteurs. Peu à peu, David se persuada d'être un génie incompris, un de ces passionnés que la société méprise car ils savent, eux, que la vie trouve son sens dans les livres, que le reste n'est que vaine futilité, et qu'on n'a jamais rien écrit de plus beau que la prose de Lautréamont. Il cessa d'aller travailler, se retrancha chez lui, au milieu de ses livres, et ne répondit plus au téléphone. Quand ses parents, inquiets, finirent par débarquer chez lui au bout de deux semaines d'appels restés sans réponse, ils le retrouvèrent hagard, amaigri et prostré dans son salon, au milieu de ses livres, mangeant littéralement les pages d'une édition très rare de Stendhal. Depuis, il est hospitalisé en psychiatrie et déclame du matin au soir les vers de Lamartine et la prose de Balzac.

Trois vies, trois histoires. Et des milliers d'autres. Des milliers de personnes dont la vie n'a pas suivi un long fleuve tranquille. Des milliers d'histoires singulières et de familles touchées par la maladie d'un proche. Il y a quelques années, alors que je discutais avec une collègue de promo du stage que je venais d'effectuer en service de psychiatrie, celle-ci m'avait posé une question surprenante.
- Quand même, sincèrement, tu crois pas qu'il y en a qui font semblant? Parce que bon, c'est facile hein, quand t'es malade psy tu touches les allocs et hop, plus besoin de travailler!

Sincèrement? Je ne crois pas non.

4 commentaires:

  1. Sincèrement, je ne crois pas, non.
    Et je trouve ça très triste que des soignants puissent le penser.

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  2. Difficile d'entendre cette réponse de la part d'un soignant. Vous êtes d'une humanité et d'une sensibilité réconfortantes. Merci à vous pour votre générosité💗

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