lundi 22 août 2016

Le chien violet, le beurre et les boutons.

Ça gratte, c'est énervant. Marine regarde le minuscule bouton qui la gêne tant. Un tout petit bouton de rien du tout, un tout petit point rouge sur sa peau blanche, mais une démangeaison coriace qui l'agace au plus haut point.
C'est une jolie journée de printemps. Marine et Sophie accompagnent un petit groupe d'enfants au musée d'art moderne. Ce n'est pas une sortie scolaire, ni une excursion de centre aéré. Ces enfants qui déambulent au milieu des oeuvres mystérieuses et absurdes d'un illustre artiste viennent de l'Institut Médico-Éducatif de la petite ville d'à côté. Ce sont des enfants particuliers, avec des besoins particuliers, qui ont une histoire particulière. Mais des enfants avant tout, avec des regards et des mots d'enfants. Des enfants en sortie donc, qui regardent des tableaux intrigants pendant que des visiteurs intrigués les regardent.
Marine se gratte distraitement le bras en surveillant du coin de l'œil la petite Caren, huit ans, qui s'extasie bruyamment devant la représentation improbable d'un chien violet au regard bovin. Plongée dans ses pensées, elle n'entend pas François s'approcher tout doucement derrière elle. François, le mystérieux adolescent longiligne au regard triste dont il faut scruter le moindre changement d'humeur, car il peut se transformer en une tornade de violence en moins de temps qu'il n'en faut pour l'écrire. François, qui lui fait peur parfois, elle l'avoue, parce qu'elle se trouve totalement démunie devant lui, avec ses questions trop sérieuses et son regard perdu.
- Il faut mettre du beurre sur ton bouton.
Marine sursaute. Cette voix sortie de nulle part la sort brusquement de ses pensées. À côté d'elle, François lui parle sans la regarder.
- Du beurre? Je ne connais pas cette astuce. Ma grand-mère y mettait du vinaigre, lui répond-elle amusée.
- Non. Il faut du beurre. C'est ce que faisait mon père.
Marine retient son souffle. François ne parle jamais de ses parents. Son père est en prison et sa mère ne donne plus aucun signe de vie. La vie de François avant l'IME, c'est une vie de violences et d'abus sexuels, une vie partagée avec ses frères et soeurs, tous placés en famille d'accueil ou, comme lui, en IME. Une vie dont il ne parle jamais, une vie d'enfant qui a déjà trop vécu.
Marine se tait. Elle attend. Elle attend le silence, ou la crise, au choix.
- J'avais des boutons sur les fesses. Mon père mettait du beurre pour les soigner quand ma mère n'était pas là.
Marine se fige. Les boutons, les fesses, le beurre. Le soin comme prétexte au viol. La cruauté poussée à son comble. Comment en vouloir à un père qui prend soin de vous quand maman n'est pas là?
François s'éloigne comme il est venu, en silence, et Marine reste plantée là, entre un chien violet et une recette de beurre qui soigne les boutons. La vie est tellement absurde parfois.

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