mardi 9 août 2016

La vie d'avant

9 août 1996.
Sept heures. Le bip-bip du réveil sort Christelle du sommeil. Elle s'étire longuement, enfile ses chaussons et descend silencieusement les escaliers. Il ne faut pas réveiller les enfants. Elle prépare le café et, pendant qu'il coule, allume le chauffage dans la salle de bain. Café, cigarette, douche. La petite demi-heure calme de la journée, avant la course. Puis tout s'enchaîne : il faut réveiller les enfants, les préparer, les emmener à l'école, filer au boulot... S'il n'y a pas trop d'embouteillages elle arrivera avec cinq minutes d'avance et se prendra un petit café-clope avec les collègues avant de commencer.
Christelle est vendeuse en librairie. Elle aime son boulot, elle le trouve intéressant et l'équipe est sympa. Ce soir, elle fera un petit crochet par la boutique d'à côté avant de rentrer. Elle y a repéré une jolie veste qui serait parfaite pour le mariage de son frère. La vendeuse est sympa, elle lui fera une petite ristourne. Quand elle arrivera chez elle, son mari sera déjà rentré et aura préparé le repas. Ils mangeront tous ensemble, coucheront les enfants et elle profitera du calme du début de soirée pour appeler ses parents.


9 août 2016.
Sept heures. Deux coups brefs frappés à la porte, le bruit de la clé de la serrure, la soignante entre dans la chambre.
- Bonjour Christelle, il est sept heures! Bien dormi? Tu sors du lit et tu vas dans la salle de bain, je sors tes vêtements et j'arrive.
Christelle s'étire, enfile ses chaussons et se dirige dans la salle de bain. Là, elle prend sa douche sous le regard et avec l'aide de la soignante.
Quand elle revient dans la chambre, ses vêtements, qu'elle a préparés la veille, sont posés sur le lit. Pantalon noir et chemisier bleu. Tout compte fait elle aimerait mettre une robe, mais son placard est fermé à clé et la soignante vient de quitter la chambre. Tant pis.
Huit heures moins dix. Christelle attend devant la porte de la salle à manger avec les autres résidents. Le petit-déjeuner est servi à huit heures, il faut patienter. 
Huit heures et demie. Christelle a bu son café et mangé ses tartines. Chez elle, elle mangeait du pain aux céréales le matin, mais ici il n'y en a pas. Elle débarrasse son plateau et se dépêche de sortir de la salle à manger, trop bruyante à son goût. Dans une demi-heure le soignant lui donnera sa cigarette, il faut patienter encore un peu. Ici, tout est compté. C'est un café le matin, pas plus, et une cigarette à 9h. Le budget est serré, le café coûte cher à la société qui paie pour les malades et le prix du tabac augmente plus vite que l'Allocation aux Adultes Handicapés.
Neuf heures dix. Christelle a fumé sa cigarette et elle attend. Pas d'activité programmée ce matin, elle essaiera de trouver quelqu'un, soignant ou soigné, pour une partie de dominos, en attendant la cigarette de onze heures.
Midi. Au menu, crudités, poisson, riz et petits légumes, crème caramel, fruit. Le repas est équilibré, comme toujours. En mangeant sa crème, Christelle se souvient de la mousse au chocolat qu'elle faisait parfois pour les enfants. Il n'y en a pas ici, c'est interdit, à cause des oeufs crus.
L'après-midi s'écoule lentement. Cigarette de treize heures, sieste, cigarette de quinze heures, télé, goûter, cigarette de dix-sept-heures, télé...
Dans l'après-midi, Christelle profite d'un temps calme pour dire au soignant qu'elle aimerait s'acheter un nouveau sac à main. Celui-ci lui répond qu'il faut voir ça avec son tuteur pour voir si l'argent est disponible et en discuter en équipe par la suite afin de programmer une sortie.
Vingt heures trente. La journée est bientôt finie. Christelle a mangé, fumé sa dernière cigarette de la journée, et elle attend maintenant que le soignant passe lui donner son traitement pour la nuit. Quand il arrive, elle lui dit qu'elle aimerait appeler sa fille.
- Pas maintenant Christelle, le soir on n'a pas beaucoup de temps et je dois aller aux transmissions. Tu nous en reparleras demain et on fera ça ensemble, d'accord? Allez, bonne nuit Christelle, à demain.
Christelle s'endort rapidement. Aujourd'hui était comme hier et demain sera comme aujourd'hui. Parfois, elle repense à sa vie d'avant, quand elle pouvait choisir ce qu'elle buvait, mangeait et fumait, quand elle s'habillait comme elle en avait envie et téléphonait à qui elle voulait quand elle voulait. Quand tout était si simple. Quand elle n'était pas malade. Quand elle vivait encore chez elle et non en institution.


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