jeudi 18 août 2016

Des régimes et des hommes

Nicolas est célibataire et vit seul. Il mesure 1,70m et pèse 100 kilos tout rond. Son IMC (Indice de Masse Corporelle) est de 34,6, le plaçant dans la catégorie "obésité modérée". Son médecin traitant lui vivement conseillé de perdre du poids alors, depuis quelques semaines, il fait attention et essaie de manger moins et mieux. Ce soir au menu, c'était blanc de poulet et haricots verts. Pour son dessert il avait prévu un fruit, mais un collègue de travail avait ramené des pâtisseries orientales alors exceptionnellement, il fait une entorse à son régime. Une fois de temps en temps, il n'est pas interdit de se faire un petit plaisir, et son médecin le lui a même recommandé. Un régime trop strict, c'est trop difficile, il faut s'autoriser une petite douceur de temps à autre.

Jean est marié et vit avec son épouse. Il est diabétique et contrôle régulièrement sa glycémie. Aujourd'hui, avant le petit-déjeuner, elle est trop élevée. Il est embêté car il sait que sa femme va encore lui faire la morale à ce sujet. Il entend déjà son discours redondant :
- Jean, il faut faire attention, tu manges trop de sucre, tu sais bien pourtant que ça n'est pas bon pour ta santé, tu connais les risques... et patati patata et blablabli blablabla...
Oui, il sait tout ça. Oui, il connaît les risques. Et oui, il en a assez de se priver et de devoir toujours faire attention à tout. Mais surtout, il en a assez des discours moralisateurs des uns et des autres. Alors Jean décide de ne rien dire. Il va garder son taux de glycémie du jour pour lui et prier pour que la prochaine hémoglobine glyquée ne soit pas trop catastrophique.
En attendant, il range le paquet de gâteaux au fond du buffet, bien caché derrière la pile d'assiettes. Sa femme ne risque pas de tomber dessus!

Patrice est veuf et vit en EHPAD. Comme Nicolas, il est en surpoids. Contrairement à lui, il ne suit pas de régime particulier. Au menu ce midi, c'est rôti de veau et pommes de terre sautées. Comme souvent, Patrice a eu la très nette impression que son assiette était moins remplie que les autres, mais il n'a rien dit. L'aide-soignante fait le tour des tables et propose à chacun de se resservir. Patrice tend son assiette. L'aide-soignante sert ses voisins et passe devant lui sans un mot.
- Et moi? l'interpelle-t-il.
- Non, pas vous.
- Pourquoi?
- Vous savez pourquoi, lui répond-elle sèchement, avant de passer à la table suivante.
Patrice se sent humilié. Et impuissant. Il n'est pas diabétique comme sa voisine Simone qui suit un régime sans sucre, il n'est pas hypertendu comme son voisin Etienne qui suit un régime sans sel. Il est juste gros, et le contenu de son assiette ne dépend ni du médecin ni de la diététicienne, mais uniquement du bon vouloir de l'aide-soignant de service. Aujourd'hui, il est mal tombé, c'était Nadine. Demain, ce sera une autre, et il espère secrètement que ce sera Pascale. Ou Nejma. Mais pas Nadine.

La principale différence entre Nicolas, Jean et Pascal, ce n'est pas le poids. Ni la santé. Ni le statut matrimonial. La principale différence entre ces trois hommes, c'est le libre-choix. Juste ça. Choisir ce que l'on mange, sans avoir à se cacher, ni à culpabiliser, ni à demander. Choisir ce que l'on mange, sans être jugé ni privé. Choisir ce que l'on mange, parce que ce qui est simple et évident pour les uns ne l'est pas ou plus pour les autres.




3 commentaires:

  1. Ce billet évoque deux points très importants : LA BOUFFE, et le respect (qui passe par ne pas infantiliser, etc..) des patients (surtout en psychiatrie).

    * La bouffe *

    Quand j'étais enfant j'étais en hôpital de jour (tous les jours à l'hôpital donc, pendant plusieurs années). J'ai eu énormément de chance pour ce qui est de la nourriture : l'hôpital avait ses propres cuisines, et chaque jour une aide-soignante passait voir les patients et leur demander ce qu'ils voulaient manger le lendemain : plusieurs entrées, plusieurs viandes, plusieurs accompagnements, et plusieurs desserts étaient proposés. On choisissait librement ce qu'on voulait. Un autre truc qui était bien, c'est que ce choix était aussi possible pour les personnes avec des régimes spécifiques (sans sel, haché, mixé ou liquide, etc) : dans la mesure du possible, ces patients pouvaient manger la même chose que les autres, seule la préparation changeait (absence de sel, travail différent des textures..).

    Concernant le libre choix de nos repas, c'était comme à "l'extérieur", comme dans la vie normale : autrement dit, nos choix n'étaient pas forcément éclairés ^^" Pour la nourriture j'étais une enfant trèèès difficile, et il pouvait arriver que je commande 4 jours de suite du jambon ou un steak haché avec de la purée (ou des pâtes XD). Les aides-soignantes me le faisaient alors remarquer, et m'incitaient à choisir autre chose pour varier mon alimentation. Mais jamais elles ne m'ont forcée la main, jamais elles n'ont décidé à ma place, jamais elles ne m'ont imposée un plat ou "punie" avec des choux de Bruxelles.. Et je les en remercie.
    L'hôpital, le handicap, les soins, la rééducation, toutes ces choses qu'on ne peut déjà pas négocier ou qu'on se voit imposer, c'est bien suffisant pour qu'on n'y ajoute pas des contraintes (voire coercitions) inutiles.

    Et puis cette visite quotidienne de l'aide-soignante qui passait prendre la commande de nos repas, c'était l'occasion de passer du temps avec patients et de voir comment ça allait, le moral, ou des plaintes ou problèmes qu'on n'osait pas évoquer devant "le grand chef" et sa cohorte d'étudiants le matin.

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  2. (suite et fin ^^")

    * Le respect des patients *

    J'ai fréquenté beaucoup d'hôpitaux et de structures de soins annexes (soit comme patiente soit "en touriste", visiteuse).
    On remarque immédiatement que tous les patients ne sont pas logés à la même enseigne, et certains sont davantage infantilisés, humiliés, négligés que d'autres :
    - les personnes âgées
    - les personnes handicapées mentales
    - les personnes handicapées moteur
    - les personnes psychiatrisées

    Même l'armée impose moins d'interdits que les services soignants concernés ! Clopes rationnées, sel interdit à tout le monde (car certains patients en abusent, et le personnel n'a pas le temps de saler l'assiette de tout le monde), extinction des feux calée sur les poulaillers.., le droit à une douche, une promenade ou une activité "si on a été sage", refuser que les patients emmènent leur console de jeux car "l'assurance de l'hôpital en cas d'incendie ne le couvrira pas" (??! déjà entendu pourtant) et idem pour d'autres effets personnels "qu'il faut limiter à cause des vols", priver un patient de repas "pour lui apprendre qui commande", j'en ai vu et entendu des choses.. et pas toutes belles ni justifiées.

    Je me souviens d'une mamie avec qui je discutais dans le patio d'un hôpital. Elle m'avait confiée qu'elle avait le ventre vide ce matin là. L'aide-soignante est venue la réveiller, l'a expédiée à la toilette, puis l'a fait attendre le temps d'amener le petit-déjeuner. Entre-temps la mamie s'était rendormie. L'aide-soignante n'a pas jugé bon de la réveiller, et a remballé le petit-déjeuner. Quand la mamie s'est réveillée, elle avait faim et a demandé son petit-déjeuner : il lui a été refusé. "L'heure c'est l'heure".
    Dans quel monde prive-t-on une personne âgée d'un repas à cause de L'HEURE ?

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  3. Très chouette page.Le droit de manger ce qu'on veut même en Ephad même quand on est malade .bien écrit. Bravo

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