jeudi 7 juillet 2016

Petite mamie

Parfois, quand je m'ennuie, ou quand je cherche un peu d'inspiration pour un billet ou un article, je vais regarder du côté des réseaux sociaux et de ce qui se raconte sur les groupes dédiés aux auxiliaires de vie. Ma source principale, je l'avoue, c'est Facebook. Et j'y trouve des trésors.
L'autre jour, une auxiliaire de vie en formation a posé la question suivante :

E. : "Que pensez-vous des personnes âgées?"

La question m'a surprise. C'est comme si je demandais à un médecin "que pensez-vous des patients?" ou à un concessionnaire "que pensez-vous des conducteurs?"
Ma curiosité étant piquée, je suis allée lire les réponses. Et j'ai bien failli tomber de ma chaise!
Un petit florilège des réponses lues sur le fil (je n'ai laissé que les initiales des intervenants mais n'ai touché ni à l'orthographe ni à la syntaxe afin de ne pas dénaturer les réponses).

M : "Attendrissant avec des humeurs varier"

Y : "Des enfants mais avec de l'expérience. Pas si stupides ni naïfs. Se méfier de certains. Parfois même si j'aime mon travail, certains m'agace... Voilà pour ma franchise."

"On agit avec eux comme pour ces derniers. Ils nous faut faire preuve de patience, tolérance, explications pour ne pas les brusquer. Reexpliquer à plusieurs reprises.. Être egalement doux mais parfois ferme. Cest un travail très psychologique je trouve. Ils nous faut beaucoup de tempérance mais aussi d'écoute. Ils répètent tous ( comme des gosses dans la cour de recré) et nous font aussi répéter. ^^...sont parfois capricieux, et aimes nous tester. voilà en résumé.."

"Si on est trop laxiste avec certains, on peut facilement se laisser bouffer."

A : "Pour certain je pense que effectivement il faut être ferme pour arriver a ses fins c est malheureux mais moi je suis obligée de l être avec un de mes clients qui fuit les douches et ne jure que par les toilettes du coup soucis dermato apres voila"

À ce stade de la lecture, je commence à bouillonner. Je m'imagine, vieille et dépendante, aux mains d'auxiliaires qui me trouveront "attendrissante" (ou pas) et qui me traiteront comme une enfant capricieuse. Je frémis d'horreur devant l'image d'une bonne femme que je ne connais pas me forcer à finir ma soupe ou à aller prendre ma douche. Je pense déjà aux moqueries que je susciterai quand je demanderai pour la troisième fois en une heure à quelle heure passe le médecin. Du coup, je vais voir les autres fils de discussion. Plus bas sur la page du groupe, je trouve une discussion tout aussi sidérante.

S : "Bjr merci pour l ajout je suis auxiliaire de vie depuis 1 ans et je m occupe d une petite mémé de 104 ans"

"Quand je dit mémé c est par affection elle est seule et pas famille à proximité nous avons tissé des liens forts"

M : "Tu raison de l appeler mémé si elle est d accord se n'est pas un manque de respect et que sa fasse 1ans ou 10ou est le problème"

R : "Vous partez loin avec vos histoire de mémé c'est pas une nom qui salis une dame c'est pas comme si tu lapeller la vieille .."

"Bah petite mémé c'est pas nom plus vulgaire faut pas abuser ya rien de chocant enfin pour moi après chacun son avis"

Donc, quand je serai vieille, on m'appellera "mémé" et je n'aurai pas mon mot à dire. Je ne serai plus ni Madame ni Florence, non, je ne serai plus qu'une petite mamie à qui on ne demande plus son avis. Une attendrissante petite mamie qui doit finir sa soupe bien gentiment et ne surtout pas manifester le moindre désaccord sous peine de passer pour une infernale vieille bique.

J'ai 39 ans. J'ai piloté des planeurs. J'ai fait des études. J'ai fait de la voltige et tenté des tas de figures improbables sur un cheval (la preuve en image). J'ai lu des livres, plein. J'ai pleuré en écoutant le Faust de Gounod. J'ai appris l'allemand, l'anglais, l'italien, le latin, le grec ancien, le polonais et l'espagnol (et j'ai presque tout oublié). J'ai accompagné mes parents en fin de vie, dans la douleur. J'ai assisté à une vraie évasion de prison, avec hélicoptère et tout et tout! J'ai donné le sein à un enfant qui n'était pas le mien. J'ai accouché sans péridurale, deux fois (et je vous prie de croire que j'aurais préféré l'avoir, cette foutue péridurale)! J'ai emménagé en Bretagne sur un coup de foudre et un coup de tête. J'ai fait des choses dont je suis fière, et d'autres auxquelles je préfère ne pas penser. 
Et quand je serai vieille, toute cette vie, ma vie, sera balayée par une auxiliaire de vie pleine de bons sentiments qui parlera de moi en penchant la tête sur le côté et en disant d'un air sirupeux "elle est mignonne cette petite mamie, mais faut pas que je me laisse bouffer hein, sinon elle va en profiter, c'est sûr". Et cette "professionnelle" (les guillemets, c'est exprès), en disant cela, se sentira sans doute supérieure à la petite vieille ratatinée que je serai devenue. Cette "professionnelle" se considérera peut-être même comme ma sauveuse, celle qui est là pour mon bien, parce que moi, pauvre petite vieille, je serai alors bien incapable de prendre la moindre décision me concernant.

J'ai peur. Peur de vieillir et d'être dépendante. Peur qu'on soit ferme avec moi pour mon bien. Peur d'être aux mains d'une "professionnelle" qui viendra me caresser la tête un peu trop gentiment en m'enfonçant une cuillère dans la bouche pour que je finisse cette putain de soupe. Peur qu'un jour ma vie tout entière ne se résume plus qu'à cette image de mignonne petite vieille attendant sagement le passage de sa gentille auxiliaire si dévouée. Peur de n'être plus qu'une poupée sans vie, tout simplement.

* Photo de Manon Muguet

1 commentaire:

  1. "Il faut être ferme pour arriver à ses fins"
    Ah c'est fin!!!
    me souvenais pas de celle-ci ;-)

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